A un coude de la route, dont les grands arbres sont courbés par le vent de la mer, la tour de Lampernisse apparaît ramassée et farouche.
On dirait d'une sentinelle avancée à l'entrée du champ de bataille. Par delà, c'est la plaine infinie de l'Yser avec des tas de décombres, d'où émerge parfois la silhouette déchiquetée d'un clocher. Jadis ce furent des villes et des villages, Nieuport et Dixmude, Pervyse, Ramscappelle, Oostkerke,—noms inconnus hier, illustres aujourd'hui. Les toits rouges et les murs blancs des fermes tranchent sur le vert émeraude des prairies. Les rangées d'arbres, décimées et appauvries, conduisent les routes vers le pays occupé. Le miroir des inondations brille au loin, bleu ou gris selon les aspects changeants du ciel immense. Constamment les fumées blanches ou noires des obus picotent le paysage de taches mouvantes. Le canon gronde, assourdi ou proche. Et cependant, dans les pâturages humides, les vaches, paisiblement, ruminent.
Devant son église éventrée, au milieu du cimetière dévasté, parmi les pauvres maisons ruinées du hameau, la tour de Lampernisse évoque l'image de la Niobé, debout encore et menaçante parmi les cadavres de ses enfants.
Seule elle est restée, presqu'intacte, à peine écornée par la mitraille qui fait perpétuellement rage autour d'elle.
Elle est représentative du type de ces vieilles tours en briques de la région maritime, flanquée de contreforts massifs, accostée de la tourelle d'un escalier en pas de vis, percée de hautes fenêtres en ogive et couronnée d'un clocher d'ardoises, entre de minuscules poivrières.
C'est l'expression rustique de cette altière architecture dont les Halles d'Ypres étaient, naguère, le plus admirable spécimen et qui rappelle, dans les constructions civiles et religieuses, le caractère guerrier de la grande époque communale.
Tour guerrière, elle semblait prédestinée aux assauts qu'elle a subis.
Ses abords sont d'un tragique intense. La désolation du petit cimetière est sans nom. On enjambe des gravats et des troncs d'arbres. Pêle-mêle, dans les énormes entonnoirs creusés par les obus de vingt et un, les humbles croix brisées voisinent avec les ossements et les bières déchiquetées.
Près des sépultures villageoises, des tombes fraîches de soldats tombés au champ d'honneur sont ornées avec un soin touchant de fleurs et de dessins faits de cailloutis et de bricaillons.