Il en résulta un disparate pittoresque, naïf et touchant qui fait horreur aux architectes officiels, épris de l'unité de style, mais qui réjouit les artistes et les poètes. L'église apparaît bien comme la maison de tous et de tous les âges et la foi s'y manifeste vivante et continue.
Ainsi, à mon sens, à la sévérité grêle du gothique, la redondance des autels de style baroque, avec leurs lourdes colonnes, leurs chapiteaux surchargés, leurs draperies héroïques, se marie parfaitement. Des Rubens de village les ont ornés, mais comme les autels éclatants d'Anvers et de Gand, ils célèbrent, sur un ton plus humble, le catholicisme triomphant et théâtral qui, manié magistralement par les Jésuites, s'employa, au XVIIe siècle, à oindre les plaies vives et à engourdir les espérances déçues.
Puis les huchiers rustiques s'efforcèrent d'habiller les froides murailles de boiseries et de confessionnaux de chêne. Sous le ciseau du paysan flamand l'élégance des rinceaux français a pris une physionomie à la fois robuste et colorée, qui n'est pas sans charmes. Aux piliers s'accrochent des torchères de bois doré et des obits en losange des seigneurs de l'endroit. L'éclat des cierges et des fleurs en papier doré entoure de gloire la Vierge resplendissante sous son lourd manteau de velours broché et son voile de dentelle arachnéenne...
Agenouillez sur les chaises de paille, quelques femmes en mante noire, et vous aurez l'image mystique et paisible que présentait, aux jours heureux, l'église, aujourd'hui ravagée, de Lampernisse.
Celle-ci s'enorgueillissait d'un Christ célèbre, que j'espère sauvé du désastre, et qui sans doute figura au Petit Palais, avec les reliques du pays de l'Yser.
Dans un des bas côtés, un monument conçu en pseudo-gothique, d'il y a une cinquantaine d'années, évoque le souvenir glorieux du poissonnier Zannekin, tombé en héros, au Mont Cassel, le 23 août 1328, à la tête des milices communales. Ce cénotaphe sanctifie par son voisinage les tombes proches des humbles soldats morts, pour la patrie, aux champs de l'Yser.
A Lampernisse, petit village au nom sonore et doux, Charles de Coster a placé l'épilogue de son livre épique, si cher à nous autres Belges, et qui, évoquant nos luttes sanglantes du XVIe siècle, nous sera dorénavant plus cher encore.
Le curé, le bedeau, l'échevin, le notaire, le fossoyeur, toutes les autorités religieuses et civiles de Lampernisse, trouvent, un beau jour, étendus dans une prairie voisine, les corps nus et inanimés d'Uylenspiegel, l'incarnation de la résistance des Flandres à la tyrannie espagnole, et de Nèle, sa petite amie.
Ils s'apprêtent à les ensevelir en terre bénie. Or, le héros reprend ses sens et leur lance cette fière apostrophe:
«Est-ce qu'on enterre Nèle, le cœur, Uylenspiegel, l'esprit de la mère Flandre!...»