Mourzouk, capitale du Fezzan.—Dessin de Rouargue d'après Barth (premier volume).
«Le lendemain matin, nous marchions vers la montagne enchantée, que les récits fantastiques de nos gens revêtaient d'un incroyable prestige. Malgré les avertissements des Touaregs, ou peut-être parce qu'ils me disaient de ne pas risquer ma vie en escaladant ce palais des démons, je résolus de tenter cette entreprise sacrilége. Ne pouvant obtenir de guides, je partis seul pour ce séjour infernal, bien persuadé que c'était autrefois un lieu consacré au culte, et que j'y trouverais des sculptures, des inscriptions curieuses. Malheureusement je n'emportais avec moi que du biscuit et des dattes, la plus mauvaise nourriture qu'on puisse avoir quand l'eau vient à manquer. Je franchis les dunes, j'entrai dans une plaine entièrement nue, jonchée de cailloux noirs et d'où surgissaient des monticules de même couleur; je traversai le lit d'un torrent tapissé d'herbes, et qui allait rejoindre la vallée; c'était l'asile d'un couple d'antilopes qui, sans doute inquiètes pour leurs petits, ne s'éloignèrent pas à mon approche, mais dressèrent la tête et me regardèrent en agitant la queue. Je me trouvai en face d'un ravin, le palais enchanté semblait fuir; je changeai de direction, un précipice me barra le passage. Le soleil était dans toute son ardeur, et ce fut accablé de fatigue que j'atteignis le sommet de la montagne, dont le faîte crénelé, seulement de quelques pieds de large, ne m'offrit ni sculptures ni inscriptions.
«La vue s'étendait au loin; mais je cherchai vainement à découvrir la caravane. J'avais faim, j'avais soif; mes dattes et mon biscuit n'étaient pas mangeables, et ma provision d'eau était si restreinte, que j'en bus seulement une gorgée pour ne pas la tarir. Malgré ma faiblesse il fallut bien redescendre, et je n'avais plus d'eau quand je me retrouvai dans la plaine. Je marchai quelque temps et finis par ne plus savoir la direction qu'il fallait prendre. Je déchargeai mon pistolet et ne reçus pas de réponse. Je m'égarai davantage; il y avait de l'herbe à l'endroit où j'étais arrivé; j'aperçus de petites cases fixées aux branches d'un tamarix; la joie au cœur, je m'empressai de les atteindre: elles étaient désertes. Je vis passer au loin une file de chameaux; c'était une illusion: j'avais la fièvre. Vint la nuit, un feu brilla dans l'ombre, ce devait être le prix de la caravane; je déchargeai de nouveau mon pistolet, pas de réponse. La flamme s'élevait toujours vers le ciel, m'indiquant où était le salut, et je ne pouvais profiter du signal. Je tirai une seconde fois, tout resta silencieux; je confiai dès lors ma vie à l'Être plein de miséricorde, et j'attendis la lumière avec impatience. Le jour parut, tout reposait dans un calme indicible; je repris mon pistolet, j'avais mis une double charge, et la détonation, roulant d'écho en écho, me sembla devoir réveiller les morts; personne ne m'entendit. Le soleil que j'avais appelé de mes vœux, se leva dans toute sa force, la chaleur devint effrayante; je rampai sur le sable pour chercher l'ombre des branches nues du tamarix; à midi j'en avais à peine assez pour y poser la tête; la soif me torturait, je m'ouvris la veine, bus un peu de mon sang, et perdis connaissance. Revenu à moi, lorsque le soleil fut derrière la montagne, je me traînai à quelques pas du tamarix et j'attachais sur la plaine un regard plein de tristesse, lorsque retentit la voix d'un chameau; c'est la musique la plus délicieuse que j'aie jamais entendue.
Après vingt-quatre heures d'agonie, Barth fut sauvé par un des Touaregs faisant partie de la caravane et qui était à la recherche du voyageur.
On passa six jours dans la double oasis de Ghat et de Barakat, dont les champs, où l'orge et le blé cèdent la place au millet, annoncent l'approche de la Nigritie. Nos voyageurs y trouvèrent des jardins bien tenus, entourés de palissades, des tourterelles et des ramiers sur toutes les branches, de jolies habitations couronnées d'une terrasse, des hommes qui travaillaient avec activité, des faubourgs pleins d'enfants, et presque chaque femme un bambin sur les épaules; enfin une population noire, parfaitement constituée, et bien supérieure à la race mélangée du Fezzan. Mais il fallut reprendre le chemin du désert qui, dans cette zone, est un vrai chaos de rochers.
Gorge d'Aguéri.—Dessin de Lancelot d'après Barth (premier volume).
«Cette région n'est pas remarquable seulement par les formes de ses roches, mais encore par le passage fréquent qui s'y opère du grès au granit. Nous parvînmes, le 30 juillet, à la jonction de deux ravins formant une sorte de carrefour dans ces masses confuses. Le Ouadey, qui croisait notre route, large à peine de vingt mètres, se resserre un peu plus loin entre des parois gigantesques de plus de mille pieds de haut, de façon à ne plus former qu'une étroite crevasse serpentant dans le labyrinthe de blocs gigantesques, crevasse que les pluies d'orage doivent changer parfois en véritable cataracte, à en juger par un bassin creusé au débouché de ce sauvage canal, et plein, au moment de notre passage, d'une eau fraîche et limpide. Ce carrefour, ces défilés forment la vallée d'Aguéri, signalée depuis longtemps aux géographes européens sous le nom d'Amais.
C'est à regret que je m'éloigne de cette gorge curieuse où j'ai l'intention de revenir le lendemain, quand les chameaux viendront s'y abreuver.