Vallée d'Auderaz.—Dessin de Rouargue d'après Barth (premier volume).

Bien qu'il ne connût pas l'Angleterre, même de nom, le sultan accueillit le docteur avec bienveillance, lui exprima son indignation des traitements que la caravane avait subis à la frontière d'Ahir, et plus tard lui envoya des lettres qui le recommandaient aux gouverneurs de Kano, de Katchéna et de Daoura. Quant à celle que Barth lui avait demandée pour le gouvernement anglais, et où il aurait assuré sa protection aux Européens qui, à l'avenir, se rendraient au Soudan, il ne tint pas sa promesse, soit qu'il n'eût pas compris ce que désirait Barth, soit que, dans sa position précaire, il ne se crût pas assez fort pour établir des relations avec les chrétiens. Déposé quelques années auparavant, remonté sur le trône depuis peu, il devait, deux ans plus tard, le résigner de nouveau en faveur de celui qui l'en avait déjà dépossédé: vicissitudes qui prouvent l'insuffisance du pouvoir absolu pour protéger ceux qui l'exercent. Le souverain d'Agadez a non-seulement la facilité d'emprisonner les chefs les plus puissants de l'Ahir, mais il a sur eux droit de vie et de mort, et dispose d'atroces oubliettes hérissées de lames tranchantes, où il peut faire jeter les coupables, quel que soit le rang qu'ils occupent.

Nous regrettons de ne pouvoir donner sur l'intérieur et la vie privée des Agadézi tous les détails que nous transmet le docteur Barth. Citons du moins ce passage: «Mohammed me présenta chez l'une de ses amies, qui habitait une demeure spacieuse et commode. Je trouvai cette dame vêtue d'une robe de soie et coton, et parée d'une grande quantité de bijoux d'argent. Vingt personnes composaient sa maison; parmi elles, six enfants entièrement nus, chargés de bracelets et de colliers d'argent, et six ou sept esclaves. Son mari vivait à Katchéna et venait la voir de temps à autre; mais je ne crois pas qu'elle attendît ses visites à la manière de Pénélope. J'ai d'ailleurs tout lieu de croire que les principes du pays n'ont rien de sévère, à en juger par cinq ou six jeunes femmes qui vinrent me faire visite, sous prétexte que le sultan avait quitté la ville; deux d'entre elles étaient assez jolies, avec leurs beaux cheveux noirs qui retombaient sur leurs épaules en nattes épaisses, leurs yeux vifs, leur teint peu foncé, leur toilette qui ne manquait pas d'élégance; mais elles devinrent tellement importunes que je finis par m'enfermer pour échapper à leurs obsessions. J'eus, pour égayer ma retraite, la visite de charmants petits oiseaux qui fréquentent l'intérieur des maisons d'Agadez, et que j'ai revus à Tombouctou.»

Vue d'Agadez.—Dessin de Lancelot d'après Barth (premier volume).

Après une absence d'environ deux mois, Barth rejoignit ses compagnons dans la vallée Tin-Teggana. Ils y campaient avec An-nour, et y séjournèrent malgré eux pendant six semaines. Le 12 décembre, nos voyageurs se remirent en marche, traversèrent une région montagneuse, entrecoupée de vallées fécondes, où apparurent le balanite égyptien et l'indigo; ils franchirent une zone caillouteuse, rayée de crêtes basses formées principalement de gneiss, puis une rampe de hauteur médiocre, et atteignirent la plaine qui fait transition entre le sol rocailleux du désert et la région fertile du Soudan, plaine sableuse qui est le véritable habitat de la girafe et de l'antilope leucoryx. Bientôt elle se couvre de buissons, et un peu plus loin de bou-rékkéba (avena forskalii); on y voit des bandes d'autruches, de nombreux terriers de fennecs, surtout dans le voisinage des fourmilières, et ceux de l'oryctérope d'Éthiopie, qui ont une circonférence d'un mètre à un mètre vingt, et sont faits avec une grande régularité.

Le fourré devient plus épais, le terrain s'accidente, les fourmilières se multiplient; on descend une rampe abrupte d'environ trente mètres, la végétation change d'aspect, les melons abondent, le dilou, espèce de laurier, domine dans les bois, puis apparaît une euphorbe, assez rare dans le pays, et dont le suc vénéneux sert à empoisonner les flèches. Les plantes parasites se montrent, mais sans vigueur; un lac est rempli de vaches qui viennent s'y baigner à l'ombre des mimosas dont les bords sont couverts, les grandes herbes du sentier arrêtent les chameaux, et la caravane aperçoit à l'horizon les champs du Damerghou[5]. Nos voyageurs passent auprès d'un village où se présente, pour la première fois, ce genre d'architecture qui, à part certaines modifications peu importantes, est le même dans tout le centre de l'Afrique. Entièrement construites avec les tiges du sorgho et celles de l'asclépias géante, les cases de la Nigritie n'ont pas la solidité des maisons de l'Ahir, dont la charpente est formée de branchages et de troncs d'arbres; mais elles sont infiniment plus jolies et plus propres. On est frappé, en les examinant, de l'analogie qu'elles offrent avec les cabanes des aborigènes du Latium, dont Vitruve, entre autres, nous a donné la description. Plus remarquables encore sont les meules de grains, éparses autour des huttes, et qui consistent en d'énormes paniers de roseaux, posés sur un échafaudage de soixante centimètres d'élévation, afin de les protéger contre les souris et les termites.

Arrivés à Tagelel, bourgade soumise au vieil An-nour, qui les y avait accompagnés, nos voyageurs se séparèrent, non-seulement du vieux chef de Tin-Tellust, mais encore les uns des autres: Richardson pour suivre la route de Zinder, Overweg celle de Maradi, et Barth pour se rendre à Kano, en passant par Katchéna, ville énorme dont l'enceinte, de vingt à vingt-deux kilomètres d'étendue, renferme à peine huit mille âmes. C'était autrefois le séjour de l'un des princes les plus riches et les plus célèbres de la Nigritie, bien qu'il payât un tribut de cent esclaves au roi de Bornou en signe d'obédience.

Pendant deux siècles, le dix-septième et le dix-huitième, Katchéna paraît avoir été la première ville de cette partie du Soudan; l'état social, qui s'est développé au contact des Arabes, y atteignit son plus haut degré de civilisation; la langue, sa forme la plus riche, sa prononciation la plus pure, et ses habitants, par leurs façons polies et raffinées, la distinguèrent des autres villes du Haoussa. Mais cet état de choses fut totalement changé, lorsque, en 1807, les Foullanes, entraînés par le réformateur Othman dan Fodiye, s'emparèrent de la province. Tous les riches marchands se réfugièrent à Kano, les Asbenaoua y transportèrent leur commerce de sel, et Katchéna, malgré sa position avantageuse et salubre, n'est aujourd'hui que le siége d'un gouverneur. Celui-ci, par caprice ou par soupçon, voulut envoyer Barth à Sokoto, résidence de l'émir Aliyou; il employa d'abord la persuasion pour parvenir à son but, et, voyant l'inutilité de sa parole artificieuse, il retint le voyageur et le garda prisonnier pendant cinq jours. Mais, grâce à l'énergie dont il devait donner tant de preuves, Barth se trouva libre, et put enfin se diriger vers le célèbre entrepôt du Soudan central.