«C'était pour nous, dit-il, une station importante, non-seulement au point de vue scientifique, mais à celui de nos finances. Après les exactions des Touaregs, les marchandises qui devaient nous attendre à Kano formaient nos seules ressources. Pour ma part, j'avais à payer, en arrivant dans cette ville, cent douze mille trois cents cauris, et ce fut avec un amer désappointement que je reconnus le peu de valeur des objets qui étaient mon seul avoir. Mal logé, la bourse vide, assailli chaque jour par mes nombreux créanciers, raillé de ma misère par un serviteur insolent, on peut se figurer ma situation dans cette ville fameuse qui occupait depuis si longtemps mon esprit. Il fallut cependant aller faire ma visite au gouverneur.

«Le ciel était pur, et la ville, avec ses habitations variées, ses pâturages verdoyants où paissaient des bœufs, des chevaux, des chameaux, des ânes et des chèvres, ses étangs couverts de pistia, ses arbres magnifiques, sa population aux costumes si divers, depuis l'étroit tablier de l'esclave jusqu'aux draperies flottantes de l'Arabe, formaient le tableau animé d'un monde complet en lui-même, tout différent à l'extérieur de ce qu'on voit en Europe, mais exactement pareil au fond. Ici, une file de magasins remplis de marchandises étrangères et indigènes, des acheteurs, des vendeurs de toutes les nuances, qui s'efforcent de gagner le plus possible et de se tromper mutuellement; là-bas, des parcs où sont entassés des esclaves demi-nus, mourant de faim, dont le regard désespéré cherche à découvrir le maître auquel ils vont échoir. Ailleurs, tout ce qui est nécessaire à l'existence: le riche prenant ce qu'il y a de plus délicat; le pauvre se baissant, les yeux avides, au-dessus d'une poignée de grains. Puis un haut dignitaire, monté sur un cheval de race au brillant harnais, suivi d'un cortége insolent, effleure un pauvre aveugle qui risque à chaque pas d'être foulé aux pieds.

«Dans cette rue, est un charmant cottage, au fond d'une cour entourée d'une palissade de roseaux; un allélouba, un dattier, protégent cette retraite contre la chaleur du jour; la maîtresse du logis, vêtue d'une robe noire serrée autour de la taille, les cheveux soigneusement retroussés, file du coton en surveillant la mouture du millet; des enfants nus et joyeux se roulent dans le sable, ou courent à la poursuite d'une chèvre; à l'intérieur, des vases en terre, des sébiles de bois, luisant de propreté, sont rangés en bon ordre. Plus loin, une courtisane sans famille, sans refuge, au rire bruyant et forcé, aux colliers nombreux, la chevelure à demi retenue par un diadème, balaye le sable de sa jupe aux vives couleurs, attachée lâchement au-dessous d'une poitrine luxuriante. Derrière elle, un malheureux couvert de plaies, ou déformé par l'éléphantiasis. Sur une terrasse découverte, un atelier de teinture avec ses nombreux ouvriers. À deux pas, un forgeron finit une lame, dont le tranchant surprendrait le plaisant qui voudrait rire des outils grossiers de celui qui la termine. Dans une ruelle peu fréquentée, des femmes étendent des écheveaux de coton sur une haie.

«Plus loin, c'est une caravane qui apporte la noix favorite, du sel qu'emportent des Asbenaoua, une longue file de chameaux chargés d'objets de luxe et qu'on dirige vers Ghadamès, ou bien un corps de cavaliers qui vont, bride abattue, annoncer au gouverneur la nouvelle d'une attaque ou d'une razzia. Dans la foule bigarrée, tous les types, toutes les nuances[6]: l'Arabe olivâtre, le Kanouri à la peau foncée, aux narines flottantes, le Foullane aux traits fins, à la taille souple, aux membres délicats, le Mandingue à la figure aplatie, la virago de Noupé, la jolie femme du Haoussa, élégante et bien faite. Partout la vie humaine sous ses aspects les plus divers, sous ses formes les plus riantes et les plus sombres.»

Convenu avec le chef de l'expédition de se trouver à Koukaoua dans les premiers jours d'avril, Barth voulait partir de Kano le 7 mars; mais si l'on se rappelle ses embarras financiers, les lenteurs désespérantes des Africains, et si nous disons que la fièvre était venue se joindre à toutes ces difficultés, on comprendra la somme d'énergie qui fut nécessaire au voyageur pour tenir sa promesse.

«Il m'était surtout difficile de m'éloigner de Kano, dit Barth, personne avec qui faire le voyage, une route infestée de voleurs, un seul domestique sur lequel je pusse compter, et la fièvre tellement forte, que la veille de mon départ je ne m'étais pas levé de mon tapis. Néanmoins, j'étais plein d'espoir, et c'est avec la joie d'un oiseau qui retrouve la liberté, que je m'enfuis de ces murailles pour m'élancer vers l'horizon.

«La première chose qui me tira de la rêverie où j'étais plongé fut une bande d'esclaves conduits sur deux files, et attachés l'un à l'autre par une grosse corde passée autour du cou. Ils sont généralement bien traités dans le pays, et il est rare qu'ils cherchent à s'évader, mais encore plus rare qu'ils soient nés dans ces lieux, excepté chez les Touaregs, où l'élève de l'esclave paraît être l'objet de grands soins. J'en augure que le mariage est peu encouragé par les maîtres, je crois pouvoir dire qu'il est rarement permis; considération grave, puisque, pour réparer les pertes que la mortalité fait naître, il faut avoir recours à de nouvelles razzias, où l'homme est le bétail qu'on pourchasse. L'un de mes serviteurs, ayant été jadis capturé dans l'une de ces maraudes, me fut pris dans le Bornou par un homme qui le réclamait comme sa propriété; sa mère devint captive à son tour, et sa sœur ne tarda pas à subir le même sort. Pareil fait est journalier sur la frontière; et si l'on y ajoute les révolutions de palais, qui sont fréquentes, on devinera les calamités qui pèsent sur ces malheureuses provinces.

«À peine avions-nous quitté Benza-ri que j'entendis le bruit du tambour, accompagné de chants significatifs: c'était Bokhari, l'ancien gouverneur de Khadéjà, qui, déposé par son suzerain dont il excitait les soupçons, remplacé par son frère, accueilli par le gouverneur de Mashéna, se mettait en marche pour ressaisir le pouvoir. Il s'empara de la ville, tua son frère, lutta contre les forces réunies de l'empire, sema la désolation jusqu'aux portes de Kano, fut vainqueur, et n'imagina pas autre chose que de se faire marchand d'esclaves sur une immense échelle.

«Inquiets pour notre petite bande, composée de trois hommes et d'un adolescent, nous traversâmes en silence un paysage qui n'était pas fait pour nous distraire de nos préoccupations; la culture avait cessé, d'immenses plaines déroulaient devant nous leur tapis monotone d'asclépias, où de loin en loin s'élevait un balanite solitaire.»

Aux environs de Chefoua, grande ville entourée de murs, de nombreux troupeaux animent la campagne; à Ouelleri, où la petite caravane faillit manquer d'eau, l'aspect de la contrée s'améliore; nos voyageurs brûlent Mashéna, traversent des pâturages, un pays bien boisé, et aperçoivent une bourgade, qu'ils se pressent d'atteindre: elle est complètement déserte; l'état du pays indique une récente catastrophe. «Il n'est à la ronde si mince gouverneur qui, aussitôt qu'il a des dettes, ne fasse une razzia chez ses voisins, quand il ne trouve pas plus court de vendre ses propres sujets.»