«La guerre et les discordes civiles, pendant ce temps-là, redoublaient de furie, et ma position devenait chaque jour plus périlleuse; les Foullanes ne pouvant m'arracher de force au cheik, essayaient de la ruse pour me faire tomber entre leurs mains; les Ouélad-Sliman, qui assassinèrent le major Laing, avaient fait serment de me tuer. De nouveaux soldats étaient entrés dans la ville, où nous étions revenus, et avaient l'ordre de m'en expulser à tout prix. J'avais espéré commencer l'année près de la côte; janvier finissait, et je me trouvais toujours dans la même alternative.

«Le 27 février, le chef des Foullanes exprima enfin à El Bakay, d'une manière franche et nette, le désir de me voir chassé du pays: refus péremptoire du cheik; nouvelle demande, nouveau refus, nouvelles luttes, une situation de plus en plus intolérable: le commerce en souffrance, la population inquiète. Les particuliers s'assemblent, discutent les moyens de se débarrasser de moi; les Tébous approchent, les Foullanes veulent assiéger la ville, l'irritation est au comble.

«Le 17 mars, dans la nuit, Sidi Mohammed, frère aîné d'El Bakay, fait battre le tambour, monte à cheval, et me dit de le suivre avec deux de mes serviteurs, pendant que des Touaregs, qui nous soutiennent, frappent leurs boucliers et répètent leur cri de guerre. Nous trouvons le cheik à la tête d'un corps nombreux d'Arabes, de Sonrays, voire de Foullanes, qui lui sont dévoués. Je le supplie de ne pas faire couler le sang à cause de moi; il promet aux mécontents de me garder hors de la ville, et nous allons camper sur la frontière des Aberaz, où nous souffrons horriblement des insectes et de la mauvaise nourriture. Enfin, après trente-trois jours de résidence au bord de la crique de Bosébango, il fut décidé que nous partirions le 19 avril.

«Le 25, après avoir traversé divers campements de Touaregs, nous suivions les détours du Niger, ayant à notre gauche un pays bien boisé, entrecoupé de marais, et animé par de nombreuses pintades. C'est là que nous rencontrâmes le vaillant Ouoghdougou, ami sincère d'El Bakay, magnifique Touareg, ayant près de deux mètres, d'une force prodigieuse, et dont on rapportait des prouesses dignes de la Table ronde. C'est sous son escorte que je gagnai Gago, aujourd'hui bourgade de quelques centaines de cases et qui fut au quinzième siècle la capitale florissante et renommée de l'empire sonray.

«Après m'être séparé en ce lieu de mes protecteurs, et ne conservant autour de moi qu'une suite composée encore d'une vingtaine de personnes, je repassai sur la rive droite du fleuve et la descendit jusqu'à Say, où j'avais traversé le Niger l'année précédente. Sur tout ce parcours de près de cent cinquante lieues, je ne rencontrai qu'un sol fertile et des populations paisibles au milieu desquelles tout Européen pourrait passer en toute sécurité, en leur parlant comme je le fis, des sources et de la terminaison de leur grand fleuve nourricier; questions qui préoccupent de temps à autre ces bons nègres autant peut-être qu'elles ont tourmenté nos sociétés savantes, mais dont ils ne possèdent pas les premiers éléments.

«Rentré à Sokoto et à Vourno au milieu de la saison des pluies, j'y reçus l'accueil le plus généreux de l'émir, mais à bout de forces et de santé, j'étais presque incapable d'en profiter. L'avenir m'apparaissait de plus en plus sombre.

«La guerre venait d'éclater tout autour de moi et devant moi; le sultan de l'Asben avait été déposé; le cheik du Bornou avait perdu le pouvoir, et l'on avait étranglé mon ami El Béchir.

«Le 17 octobre, j'arrivais à Kano: on m'y attendait; mais ni argent, ni dépêches; aucune nouvelle d'Europe. C'était là que je devais payer mes serviteurs, acquitter mes dettes, rembourser mes créances, échues depuis longtemps. J'engageai tout ce qui me restait, y compris mon revolver, en attendant que j'eusse fait venir la coutellerie et les quatre cents dollars qui devaient être à Zinder; mais ceux-ci avaient disparu pendant les troubles civils. Kano sera toujours insalubre pour les Européens; ma santé déjà mauvaise, s'altéra davantage, mes chameaux, mes chevaux tombèrent malade, et je perdis entre autres le noble animal qui depuis trois ans avait partagé toutes mes fatigues.»

L'énergie du voyageur triompha encore une fois de toutes ces difficultés. Le 24 novembre il partait pour Kouka, où le cheik Omar avait ressaisi le pouvoir; de nouveaux embarras l'y attendaient, et ce ne fut qu'après quatre mois de séjour dans cette ville que Barth reprit la route du Fezzan, mais cette fois par Bilma, voie plus directe, autrefois suivie par Denham et Clapperton.