«Le lendemain nous franchissons les dunes qui s'élèvent derrière Kabara; l'aridité des lieux contraste d'une manière frappante avec la fertilité des bords du fleuve. C'est un désert, infecté par les Touaregs, qui deux jours avant y ont assassiné trois négociants du Touat. Le peu de sécurité de la route est tellement avéré, qu'un hallier, situé à mi-chemin, porte le nom significatif de: Il n'entend pas, c'est-à-dire qu'il est sourd aux cris de la victime. Nous laissons à notre gauche l'arbre du Ouéli-Salah; un mimosa que les indigènes ont couvert de haillons dans l'espoir que le saint les remplacera par des habits neufs. Nous approchons de Tembouctou; le ciel est nuageux, l'atmosphère pleine de sable, et la ville se distingue à peine des décombres qui l'entourent; mais ce n'est pas le moment d'en étudier l'aspect: une députation des habitants se dirige vers moi, pour me souhaiter la bienvenue. Il faut payer d'audace, je mets mon cheval au galop, et vais à leur rencontre. L'un d'eux m'adresse la parole en turc; j'ai presque oublié cette langue, que je dois savoir, moi, prétendu Syrien; cependant je trouve quelques mots à répondre, et j'évite les questions de l'indiscret en entrant dans la ville. Je laisse à ma gauche une rangée de cases malpropres, et je m'engage dans des ruelles qui permettent tout au plus à deux chevaux de passer de front; mais le quartier populeux de Sané-Goungou m'étonne par ses maisons à deux étages, dont la façade vise à l'ornementation. Nous prenons à l'ouest, et, passant devant la demeure du cheik, nous entrons en face dans celle qui nous est destinée.
Arrivée à Tembouctou.—Dessin de Lancelot d'après Barth (cinquième volume).
«J'avais atteint mon but; mais l'inquiétude et la fatigue m'avaient épuisé, et la fièvre me saisit immédiatement. Néanmoins l'énergie et le sang-froid étaient plus nécessaires que jamais; le bruit courait déjà qu'Hammadi, le rival d'El Bakay, avait informé les Foullanes de la présence d'un chrétien dans la ville. Le cheik était absent; son frère, qui m'avait promis son appui, non satisfait de mes cadeaux, élevait des prétentions exorbitantes; mon hôte prétendait pouvoir disposer de mes bagages, ainsi que je disposais de son local: exactions sur exactions. Le lendemain, toutefois, la fièvre ayant cessé, je reçus la visite de gens honnêtes, et pus prendre l'air sur ma terrasse, d'où j'embrassais du regard la ville. Au nord, la mosquée massive de Sankoré donne à cette partie un caractère imposant; à l'est, le désert; au sud, les habitations des marchands de Ghadamès; puis des cases au milieu de maisons construites en pisé, des rues étroites, un marché au versant des dunes, le tout formant un coup d'œil plein d'intérêt.
«Le lendemain la nouvelle d'une attaque projetée contre ma demeure, par ceux qui s'opposent à mon séjour, me coupe la fièvre; une attitude un peu ferme suffit à dissiper les nuages. Le frère du cheik essaye de me convertir, et me défie de lui démontrer la supériorité de mes principes religieux; lui et ses élèves entament la discussion; je les bats, ce qui me procure l'estime de la partie intelligente des habitants et l'amitié du cheik. La fièvre m'avait repris le 17; ma faiblesse augmentait de jour en jour, quand le 26, à trois heures du matin, des instruments et des voix m'annoncèrent l'arrivée d'El Bakay; ma fièvre s'en accrut; mais mon protecteur me tranquillisa le soir même. Il blâmait hautement la conduite de son frère à mon égard; m'envoyait des vivres, avec la recommandation de ne rien prendre de ce qui ne sortirait pas de sa maison, et m'offrait le choix entre les diverses routes qui me permettaient d'arriver à la côte. Si j'avais su alors que je devais languir huit mois à Tembouctou je n'aurais pas eu la force d'en supporter l'idée; mais l'homme, fort heureusement, ne prévoit pas la durée de la lutte, et marche avec courage au milieu des ténèbres qui lui dérobent l'avenir.
«Ahmed El Bakay, d'une taille au-dessus de la moyenne, et bien proportionnée, avait cinquante ans, la peau noirâtre, mais la figure ouverte, l'air intelligent, le port et la physionomie d'un Européen. Une courte robe noire, un pantalon de même couleur, ainsi que le châle qui était posé négligemment sur sa tête, formaient tout son costume. Il se leva pour venir à moi, et sans phrases, sans formules préliminaires, nous échangeâmes nos pensées avec un entier abandon. Le pistolet que je lui donnai fit tomber l'entretien sur l'industrie européenne; il en connaissait la supériorité, et me demanda s'il était vrai que la capitale de l'Angleterre eût plus de cent mille habitants. Il me parla ensuite du major Laing, le seul chrétien qu'il eût jamais vu; personne à Tembouctou, n'ayant eu connaissance du séjour de Caillé, grâce au déguisement qu'avait pris l'illustre Français.
«Tembouctou, située à neuf kilomètres du Niger, par dix-huit degrés de latitude nord et très-probablement entre le cinquième et le sixième méridien à l'ouest de Paris, a la forme d'un triangle dont la pointe se dirige vers le désert, et qui s'étendait autrefois à un kilomètre au delà des limites actuelles. Sa circonférence est aujourd'hui de quatre kilomètres et demi; ses anciens remparts détruits par les Foullanes en 1826, n'ont pas été relevés. La cité se compose de rues droites et de rues tortueuses, non pavées, mais dont la chaussée est faite de sable durci; quelquefois un ruisseau en parcourt le milieu. On y trouve neuf cent quatre-vingts maisons en pisé, bien entretenues, et deux cents cases en nattes dans les faubourgs, au nord et au nord-ouest, où sont des monceaux de décombres accumulés depuis des siècles. Plus de traces de l'ancien palais ni de la Casbah; mais trois grandes mosquées, trois petites et une chapelle. Tembouctou se divise en sept quartiers, habités par une population fixe de treize mille âmes, et une population flottante de cinq à dix mille de novembre en janvier, époque de l'arrivée des caravanes. Fondée au commencement du onzième siècle par les Touaregs, sur un de leurs anciens pâturages, Tembouctou appartient au Sonray dans la première moitié du quatorzième. Reprise au milieu du quinzième par ses fondateurs, elle leur est bientôt enlevée par Sonni Ali, qui la saccage, la tire de ses ruines, et y fait affluer les marchands de Ghadamès. Déjà marquée, en 1373, sur les cartes catalanes, non-seulement entrepôt du commerce de sel et d'or, mais centre scientifique[21] et religieux de tout l'ouest du Soudan, elle excite la convoitise de Mulay Ahmed, tombe, en 1592, avec l'empire d'Askia, sous la domination du Maroc, et demeure jusqu'en 1826 au pouvoir des Roumas (soldats marocains établis dans le pays). Viennent ensuite les Foullanes, puis les Touaregs qui chassent les Foullanes en 1844. Mais cette victoire, en isolant Tembouctou des bords du fleuve, amène la famine. Un compromis a lieu, en 1848, par l'entremise d'El Bakay: les Touaregs reconnaissent la suprématie nominale des Foullanes, qui ne peuvent tenir garnison dans la ville; les impôts y sont perçus par deux cadis: l'un Sonray, l'autre Foullane; et le gouvernement (ou plutôt la police) est confié à deux maires sonrays, comprimés à la fois par les Foullanes et les Touaregs, entre lesquels se place l'autorité religieuse, représentée par le cheik, Rouma d'origine.
«J'avais, comme on l'a vu, l'entier appui du cheik; mais le conflit des pouvoirs qui s'exercent dans Tembouctou devait neutraliser l'influence de cet homme généreux, et menacer mes jours, malgré sa protection. Le mois de septembre s'était bien passé; je n'attendais plus qu'une occasion pour fixer mon départ, lorsque le 1er octobre arrivèrent des cavaliers appartenant au gouverneur titulaire; ces soldats avaient l'ordre de me chasser de la ville, et de me tuer si je faisais résistance. Plus moyen de partir; El Bakay s'y opposait formellement, pour ma sécurité d'abord, ensuite pour ne pas avoir l'air de plier devant les Foullanes; il résolut même d'aller camper hors des murs, afin de prouver à tous qu'il ne dépendait ni de la population ni de ses vainqueurs; et le 11 nous quittâmes la ville un peu avant midi. En dépit de mes inquiétudes, je me trouvai bien du changement d'air et de la scène paisible que j'avais sous les yeux. Dès le matin les tentes ouvraient leurs rideaux de laine, aux couleurs variées, on trayait les chamelles, les chèvres, les vaches qui paissaient sur la colline; toute la nature s'éveillait, et les essaims de pigeons blancs, qui avaient dormi sur les arbres, lissaient leurs plumes et prenaient leur volée. Le soir le bétail revenait des pâturages, les esclaves poussaient devant eux les ânes chargés d'eau; les fidèles, groupés dans les buissons, psalmodiaient la prière, guidés par la voix mélodieuse du maître; puis un chapitre du Koran était chanté par les meilleurs élèves, et le son harmonieux de ces beaux vers se répandait au loin, répété par l'écho.
«Deux jours après, nous rentrâmes à Tembouctou; la division se mit dans la propre famille du cheik; on persistait à vouloir me chasser. El Bakay sortit de nouveau de la ville et m'emmena cette fois à Kabara. Les Foullanes en profitèrent pour envoyer de nouvelles forces à Tembouctou; nous y revînmes, mais pour retourner au camp. J'y retrouvai un calme parfait: El Bakay me laissait libre, ou venait causer avec moi de choses toujours intéressantes. Il avait, ainsi que les gens de sa suite, un intérieur paisible et doux. Je ne crois pas qu'il y ait en Europe d'individu plus affectueux pour sa femme et ses enfants, que mon hôte ne l'était pour les siens; je dirai même qu'il poussait trop loin la condescendance aux volontés de son auguste épouse. La plupart de ces tribus mauresques, aujourd'hui métis, n'ont qu'une seule femme, de même que les Touaregs; seulement chez ces derniers l'épouse est libre, va et vient, a le visage découvert, tandis que, vêtue de noir, la femme du Maure est toujours voilée, et que celle des riches ne quitte jamais la tente. La vie que nous menions aurait pu être favorable aux intrigues; mais les femmes étaient chastes, et l'on aurait infailliblement lapidé l'épouse convaincue d'adultère. Toutefois le cheik étant le chef de la religion, il est possible que la bonne tenue observée dans son camp soit un fait exceptionnel.