La ville est partagée en deux par une rue qui s'étend de l'est à l'ouest, parallèlement à la mer. Cette rue est grande, régulière, bordée de boutiques à auvents, et terminée à chacune de ses extrémités par un arc de triomphe. C'est là l'endroit vivant, le quartier animé de la ville; ailleurs le silence est complet, les rues sont désertes, étroites et taillées à pic dans le rocher. On ne s'explique cette préférence pour la ville basse que par la difficulté d'atteindre les quartiers hauts; car les immondices entraînées par la pente naturelle font de la première un véritable égout, et il n'est rien de plus sale que cette large rue et le bazar qui l'avoisine, si ce n'est la population qui l'anime. Cette population est en grande partie composée de juifs. «Le grand nombre de juifs, dit naïvement Hadji-Kalfa[3], est une tache pour la ville, mais le profit qu'on retire de leur commerce fait fermer les yeux aux vrais croyants.»
Au milieu des Bulgares et des Grecs, confondus par un costume noir comme un vêtement de deuil, on reconnaît les juifs à leur coiffure faite d'un mouchoir de coton roulé en turban, à leur veste bordée de fourrures, et surtout à ce nez proéminent qu'ils ont conservé.
Zanzibar vue de la mer.—Dessin de E. de Bérard d'après nature.
VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE OCCIDENTALE,
PAR LE CAPITAINE BURTON.
1857-1859
AVANT-PROPOS.
But de l'expédition. — Le capitaine Burton.
Détendue à l'est et à l'ouest par une côte aux effluves mortels, et par une population que démoralise un commerce infâme, l'Afrique est restée jusqu'à ces derniers temps ce qu'elle était pour les anciens: une terre mystérieuse dont les tribus centrales sont encore retranchées de la grande famille humaine. En vain la civilisation antique s'est épanouie dans l'une de ses vallées fertiles, en vain Carthage et Rome y ont établi leur puissance, l'Arabe ses mosquées, le traitant ses comptoirs, cet isolement s'est maintenu jusqu'à nos jours. Au delà du littoral conquis, le vainqueur ou le négociant a trouvé le Sahara, le colon du sud les Karrous, et les chasseurs de la Cafrerie se sont arrêtés aux marches du Kalahari. De tous ces récits du désert qui, depuis l'anéantissement de l'armée de Cambyse, se continuent chaque année au retour des caravanes, il résulte que toutes les fois qu'on nomme l'Afrique, c'est un espace entièrement nu, un flot de sable, une terre anhydre que l'on évoque dans la pensée de l'auditeur: l'habitat du chameau et de l'autruche a fait oublier celui de l'hippopotame et du crocodile; aussi accueillit-on avec surprise, il y a quatre ans, l'annonce d'une mer intérieure, dont les missionnaires de Mombaz avaient entendu parler dans leurs voyages[4]. Bien que l'existence de grands lacs équatoriaux en Afrique eût été soupçonnée depuis deux mille ans, cette communication n'en eut pas moins tout l'attrait de la nouveauté, et le mémoire que publièrent à ce sujet le révérend Erhardt et le docteur Rebmann reportèrent l'attention des géographes sur la partie est de l'Afrique, située entre l'équateur et le quinzième degré de latitude méridionale. Les hommes les plus compétents d'Europe ne crurent pas à la réalité de cette Caspienne de trente mille lieues carrées, et pensèrent que M. Erhardt confondait en un seul plusieurs lacs distincts, désignés sur les anciennes cartes portugaises, et mentionnés par les nôtres. Toutefois la question offrait trop d'intérêt pour qu'on ne cherchât pas à la résoudre. D'ailleurs le problème toujours pendant des sources du Nil, celui des neiges contestées du Kénia et du Kilimandjaro se rattachaient à la vérification du rapport des révérends. Une expédition fut donc résolue.
En 1856, la Société géographique de Londres confia au capitaine Burton, officier à l'armée du Bengale, la mission d'atteindre les grands lacs africains, d'en relever la position, de décrire le pays situé entre la côte et les vastes nappes d'eau qu'il s'agissait de reconnaître, d'en étudier l'ethnographie et les ressources commerciales. Un voyage en Arabie, où l'aventureux capitaine avait fait preuve d'autant de savoir que d'intrépidité, un séjour dans la ville d'Harar, interdite jusqu'à lui aux chrétiens, un projet d'exploration au centre de l'Afrique, arrêté au début par une attaque des Somalis, avaient désigné Burton au choix de la Société, qu'il justifiait amplement. Le capitaine, ne se dissimulant pas les difficultés de l'entreprise, demanda qu'on lui adjoignît le capitaine Speke, attaché, comme lui, à l'armée des Indes; et le 16 juin 1857, à midi, ces courageux explorateurs se dirigeaient vers la côte africaine, à bord d'une corvette de dix-huit canons, appartenant au saïd Méjid, fils de l'iman de Mascate, allié de la France et de l'Angleterre. Voici le récit du capitaine Burton.