RÉCIT.
Zanzibar. — Aspect de la côte. — Un village. — Les Béloutchis. — Ouamrima. — Fertilité du sol. — Dégoût inspiré par le pantalon. — Vallée de la mort. — Supplice de M. Maizan. — Hallucination de l'assassin. — Horreur du paysage. — Humidité. — Zoungoméro. — Effets de la traite.
«Après la dépense de poudre qui, dans ces parages, annonce tout ce qui fait événement, depuis la naissance d'un prince jusqu'au départ d'un évêque, nous quittons le port de Zanzibar. Plus sûre que rapide, l'Artémise nous permet de contempler pendant longtemps les mosquées et les maisons blanches des Arabes, les cases des indigènes, les cocotiers du rivage, et les plantations de girofliers qui zèbrent les collines rutilantes. Le souffle embaumé de l'océan Indien pousse le navire, le soleil fait étinceler autour de nous l'azur des flots où la mer est profonde, et le vert brillant des canaux, situés entre les îles de Koumbéni et de Choumbi, la première chargée de grands bois, la seconde couverte d'un épais fourré. Puis la grève se confond avec l'océan, la bande rouge des récifs disparaît sous les vagues, la terre passe de l'émeraude au brun et au violet, la cime des arbres paraît flotter sur l'onde, et, quand arrive le soir, une ligne obscure, pareille au contour vaporeux d'un nuage, est tout ce que nous apercevons de Zanzibar.
«Le lendemain (17 juin 1857), vers six heures de l'après-midi, l'Artémise jetait l'ancre à la hauteur de Wale-Point, promontoire effilé, bas et sablonneux, situé à cent trente-cinq kilomètres de la petite ville de Bagamayo, par six degrés vingt-trois minutes de latitude sud. Il y a quelque chose qui vous intéresse dans l'aspect de la Mrima, ainsi que les habitants de Zanzibar appellent cette portion de la côte d'Afrique. L'océan Indien, que brise au couchant une raie d'écume, chargée de détritus de coralines et de madrépores, découpe le rivage, y forme des criques, des bayous, des marigots, où après avoir épuisé leur furie contre des diabolitos, des banquettes de sable et de rochers noirs, des masses d'un conglomérat bruni par le soleil, et de fortes estacades disposées en croissant, les vagues s'endorment au sein d'eaux mortes, pareilles à des nappes d'huile. Bien qu'à peine au-dessus du niveau de la mer, les pointes et les îlots, formés par ces courants, n'en sont pas moins chargés d'une végétation luxuriante. Des forêts de mangliers couvrent les bords des lagunes; à la marée basse, l'amas conique de racines qui supporte chaque arbre est mis à nu, et montre les jeunes scions terminés par des grappes d'un vert brillant. Les fleurs lilas, et les feuilles charnues d'une espèce de convolvulus retiennent le sable qui est d'un blanc pur, et des huîtres sont appendues à la base des palétuviers. Au-dessus de l'océan, le rivage forme une épaisse muraille de verdure, et des groupes de vieux arbres chauves, inclinés par les moussons, indiquent la position des établissements qui s'éparpillent sur la côte. Çà et là des monticules dénudés percent le manteau vert du sol, en varient la couleur uniforme de leur teinte rubigineuse, et derrière l'alluvion qui, sur une largeur de trois à cinq milles, compose le littoral, se dresse une ligne bleue qu'on aperçoit même de Zanzibar: ce sont les dunes qui constituaient jadis le fond de la baie, et qui maintenant servent de frontière aux indigènes. À cette esquisse, ajoutez le bruit des vagues, le cri des oiseaux de mer, le bourdonnement perpétuel des insectes, qui s'apaise au coucher du soleil; et dans le profond silence des nuits du tropique, le mugissement du crocodile, le cri du héron nocturne, les clameurs et les coups de feu des habitants, qui, aux grognements qui se font entendre, reconnaissent que l'hippopotame franchit la berge, pour aller visiter leurs récoltes.
«Vous abordez au milieu des exclamations des hommes, des cris aigus des femmes, des remarques naïves des enfants; un chemin étroit, frayé au travers d'une jungle épaisse, entremêlée de champs de millet, gravit une côte escarpée et vous conduit à une palissade; à l'intérieur de cette enceinte, vous trouvez une douzaine de cases faites avec de la boue et des branches de mangliers, divisées en plusieurs compartiments, et séparées de leurs voisines par une série de grandes cours, soigneusement closes, occupées par les enfants et par les femmes. Il n'y a pas de fenêtres à ces cases, mais le toit, composé de nattes grossières, est assez élevé pour que l'aération des chambres soit tolérable; un hangar, formé à l'extérieur par la projection de la couverture, abrite un large banc en pisé, recouvert de nattes, et sert d'atelier, de boutique et de parloir. Autour des habitations les plus considérables, une masse de cabanes constitue les communs. Tel est Kaolé, type du village maritime de cette partie de la côte, où depuis Mombaz, jusqu'au sud de Quiloa, chaque établissement n'a d'autre édifice en maçonnerie qu'un fort quadrangulaire, bâti avec de la coraline, et dont la partie basse, employée comme magasin par les Banians, est couronnée d'une terrasse à créneaux, où veillent les gens du guet.
«Dans les villes de garnison, la majeure partie des habitants se compose de soldats et de leurs familles. Descendants de Béloutchis qui vinrent s'établir à Maskate, mais pour la plupart natifs de l'Oman, où ils étaient fakirs, marins, journaliers, portefaix, barbiers, mendiants et voleurs, ces vauriens furent enrégimentés par Ben-Hamed, l'aïeul du saïd actuel, et depuis lors ils sont employés à contenir la partie la plus remuante des sujets de Sa Hautesse. Braillards et turbulents, ces garnisaires, qui ont conservé le nom de Béloutchis, sont une copie effacée des Bachi-Bouzouks, et bien inférieurs, comme enfants perdus, aux Arnautes et aux Kourdes. Leur vie se passe à boire tant qu'ils peuvent, à fumer, à jaser, à se disputer; les plus jeunes se battent entre eux, brûlent de la poudre, et jouent tout ce qu'ils possèdent; les barbes blanches racontent les merveilles du Béloutchistan, dont les neiges, les fruits savoureux, les eaux transparentes ne trouvent que des incrédules. Le reste de la population est composée de Ouamrima[5], tribu de sang mêlé arabe et africain, dont la vie s'écoule au milieu d'une abondance relative ayant deux sources: le détroussement à l'amiable des caravanes qui reviennent de l'intérieur, et le rapport de vastes champs de légumes et de céréales dont les produits alimentent l'île de Zanzibar et s'exportent jusqu'en Arabie[6].
Carte du voyage de Burton et Speke
aux grands lacs de L'AFRIQUE ORIENTALE
(Itinéraire de Zanzibar á Kazeh.)
1re. Partie.
«Les Ouamrima sont gouvernés par des chefs dépendant de Zanzibar, et dont le nombre est partout en raison inverse de l'importance des localités qu'ils exploitent. Ces tyranneaux jouissent, à l'égard des trafiquants, du privilége d'exaction dans toute son étendue, et le concèdent à leurs administrés, qui pillent les caravanes déjà mises à rançon, d'où l'horreur des étrangers qui, en modifiant les bases du négoce, pourraient porter atteinte à ce régime lucratif. Il en résulte qu'à peine étions-nous dans Kaolé, notre escorte fut saisie d'effroi en pensant aux difficultés du voyage, et déclara qu'il ne nous fallait pas moins de cent gardes, plusieurs canons et cent cinquante mousquets pour pénétrer dans l'intérieur. Je ne partageais pas les craintes de mes braves, mais je savais que nous entrerions sur cette terre inconnue dans une saison fatale; chaque minute de retard augmentait les chances de fièvre; et malgré cela nous n'étions, le 2 juillet, qu'à notre première étape. Enfin, après avoir commencé avant le jour nos préparatifs de départ, et cela pour la troisième fois, nous nous trouvâmes, à huit heures du matin, sur un sentier qui traverse des jungles, des champs de millet, des bourbiers noirs, couverts de riz ou de roseaux, et qui, dans les endroits où le terrain s'élève, serpente sur un sable rouge et copalifère. Des kraals, fortifiés par une clôture d'épines, et la crainte que les caravanes ont de camper dans les villages, témoignent du peu de sécurité du chemin. Le sentier s'élargit, devient moins rude, quitte l'ancien littoral de la baie, descend dans la vallée du Kingani, et remonte pour atteindre l'établissement de Nzasa, premier district de l'Ouzaramo indépendant. Nous y perdons trois jours. Le lendemain nouvelle halte à Kiranga-Ranga. J'en profite pour visiter les environs. Partout une fertilité incroyable: du riz, du maïs, du manioc en abondance, et dans les endroits non cultivés, du smilax, des buissons de carissa, des mûriers, des hibiscus. Près de la rivière, le mparamousi (taxus elongatus) élève sa ramée dont la brise agite les tresses noueuses, tandis que plus bas tout est paisible; des souches de bombax portent jusqu'à cinq tiges, ayant chacune trois mètres de circonférence; le msoukoulio, inconnu à Zanzibar, forme un amas de verdure auprès duquel les plus beaux chênes d'Europe ne paraîtraient que des nains.