Portrait de feu l'iman de Zanzibar.
Dessin de E. de Bérard d'après nature.

«À Kiranga, débutèrent les ondées qu'on essuie régulièrement entre les deux saisons pluvieuses, et je refusai de m'y arrêter plus d'un jour, malgré les instances des chefs, dont Saïd-ben-Sélim, qui dirigeait notre caravane, satisfaisait tous les désirs. Le lendemain nous entrions sur le territoire de Mouhogoué, l'un des plus redoutés de l'effrayant Ouzaramo. Toutefois, notre passage n'eut d'autre résultat que de faire accourir les femmes, très-curieuses de nous voir, et très-surprises de notre aspect. «Voudriez-vous de ces blancs pour maris? leur demanda notre orateur.—Avec de pareilles choses sur les jambes! Fi donc!» répondaient-elles à l'unanimité.

«Après Mouhogoué, on ne sort des jungles que pour trouver des grands arbres qui s'élèvent d'un sable rouge, et l'on ne débouche de la forêt qu'en arrivant au district de Mouhonyéra, c'est-à-dire au bord du plateau qui forme la terrasse méridionale du Kingani. L'homme est rare dans cette région malsaine où abondent les animaux sauvages. Les hyènes se font entendre aussitôt que le soleil est couché, et nos guides se préoccupent des lions. Pendant le jour, de petits singes gris, à face noire, nous regardent avec un sérieux imperturbable; puis leur curiosité satisfaite, ils glissent de la branche où ils étaient immobiles, et s'éloignent en bondissant comme des lévriers qui jouent. La plaine, d'un vert sombre, et qui se déploie sous la brume, offre les pires couleurs du Gujerat et du Téraï; à l'ouest un cône peu élevé brise l'horizon qui est d'un bleu livide, et au nord de ce monticule se dresse une muraille, coiffée de nuages, où l'œil fatigué se repose.

Port de la ville de Zanzibar.—Dessin de E. de Bérard d'après nature.

«L'endroit où nous arrivons le jour suivant est désigné par les Arabes sous le nom de vallée de la mort et de séjour de la faim. Nous descendons à travers un hallier où s'éparpillent quelques champs de sorgho, et nous gagnons, après trois heures de marche, un affluent à demi desséché du Kingani; l'eau en est détestable, une odeur putride s'échappe de la terre brune et moite; de gros nuages, fouettés par un vent furieux, lancent d'énormes gouttes de pluie qui s'enfoncent comme des balles dans le sol détrempé; les arbres gémissent, en se courbant sous la tempête, les oiseaux s'éloignent avec des cris perçants, et les bêtes fauves se précipitent dans leurs tanières. Le capitaine Speke a la fièvre; plusieurs de nos hommes sont malades, nous sommes tous épuisés; cependant, en dépit de notre fatigue, nous marchons le lendemain pendant sept heures. À la croisée de la route de Mbouamaji, cinquante indigènes nous barrent le chemin, et sont appuyés d'une réserve qu'on entrevoit sur la gauche. L'affaire s'arrange, nous passons, et je ne peux qu'admirer les formes pures et athlétiques de ces jeunes guerriers qui, dans l'attitude la plus martiale, tiennent leur arc d'une main, et de l'autre un carquois rempli de flèches dont le fer aigu vient de recevoir une nouvelle couche de poison.

«Après une nuit passée à Tounda, au milieu d'une végétation excessive, je m'éveille abattu, la tête me fait mal, les yeux me brûlent, j'ai dans les extrémités des frémissements douloureux; la fatigue, le froid, le soleil, la pluie, la mal'aria, l'inquiétude, se réunissent pour m'accabler. Saïd-ben-Sélim, pris d'un violent accès de fièvre, implorait quelques heures de repos; un instant de plus à Tounda pouvait nous être fatal; je fis placer le malade sur un âne, et donnai l'ordre de ne s'arrêter qu'à Dégé-la-Mhora, village où fut assassiné le premier Européen qui ait pénétré aussi avant sur cette côte meurtrière. En 1845, M. Maizan débarquait à Bagamayo, en face de Zanzibar; de là il se rendit presque seul à Dégé. Fort bien accueilli d'abord par le chef Mazoungéra, celui-ci, quelques jours après, le fit arrêter, et, lui reprochant les dons qu'il avait faits à d'autres chefs, lui déclara qu'il allait mourir à l'instant même. L'intrépide voyageur fut attaché à un baobab; Mazoungéra lui coupa les articulations pendant que retentissait le chant de guerre, et que le tambour battait une marche triomphale. Puis entamant la gorge de sa victime, et trouvant que son couteau était émoussé, l'infâme s'arrêta pour en aiguiser le tranchant, se remit à l'œuvre, et arracha la tête avant que la décollation fût complète. Ainsi mourut à vingt-six ans un homme plein de cœur, de savoir et d'avenir, dont le seul défaut était la témérité, ainsi qu'on appelle trop souvent l'esprit d'initiative, quand la fortune ne sourit pas au courage.