Un village de la Mrima, page [306].—Dessin de Eug. Lavieille d'après Burton.
«Enfin, au départ, trente ânes, cinq de selle, vingt cinq de bât, complétaient la caravane. Il n'en reste plus que vingt, et leur décroissement rapide commence à nous inspirer de graves inquiétudes. Ce n'est pas qu'il soit agréable de les monter; en Afrique, maître aliboron joint à son entêtement proverbial les quatre péchés capitaux de la race chevaline: il bronche, s'effraye, se cabre et se dérobe. Saisi d'impatience dès qu'il vous a sur le dos, il rue, pirouette, s'emporte, se gonfle et se dresse jusqu'à ce qu'il ait rompu ses sangles; il est affolé par le vent, et se précipite sous les arbres dès que le soleil prend de la force. Livré à lui-même, il dédaigne le sentier, recherche les trous avec obstination, et si vous avez besoin de faire plus de deux milles à l'heure, ce n'est pas assez de l'homme qui le tire par la bride, il en faut un second pour le frapper jusqu'à ce que l'on arrive. La rondeur de ses flancs, la brévité de son échine, son manque d'épaules, joints à la roideur de ses jambes droites, et au maigre bât sur lequel vous êtes perché, en font bien la plus détestable monture qu'on puisse imaginer. Ce n'est rien encore auprès des tribulations que nous causent les ânes de somme. Mal chargés par les esclaves, qui ne se donnent pas la peine d'équilibrer les fardeaux, ces derniers tombent dans chaque fondrière, roulent au fond de chaque ravin; et les Béloutchis s'asseyent en murmurant au lieu de venir à notre aide.»
Le 7 août 1857, l'expédition se remettait en marche, et se dirigeait vers les montagnes dont le premier gradin est à cinq heures du Zoungoméro central. À quatre ou cinq milles, sur la gauche de la route, s'élèvent des cônes disposés en ligne irrégulière; au pied de l'un de ces cônes jaillit une source thermale, désignée sous le nom de Fontaine qui bout. L'eau jaillit d'un sable blanc, çà et là tacheté de rouille, parsemé de gâteaux et de feuillets de tuf calcaire, et où gisent des blocs erratiques, noircis probablement par les vapeurs de la source. Le terrain environnant est brun, jonché de fragments de grès et de quartzite. Un rideau boisé ferme à l'horizon une vaste plaine, dont le sol bourbeux, tapissé d'herbe, est aussi mobile que l'onde. L'aire de la fontaine a environ soixante mètres de diamètre, et la chaleur et la mobilité du sol empêchent d'approcher du point d'ébullition. D'après les indigènes, il arrive parfois que l'eau s'élance en jets puissants, et que des pierres calcaires sont projetées à une grande hauteur.
Jihoué la Mkoa ou la roche ronde.—D'après Burton.
«Après avoir fait trois longues étapes, laissé derrière elle les pauvres villages du Khoutou, salué le dernier cocotier, franchi neuf fois le lit sableux, ou traversé les eaux bourbeuses de la Mgéta, la caravane gravit le premier degré de la chaîne de l'Ousagara. Aucune voix humaine, aucun vestige d'habitation: l'infernal trafic de l'homme a fait de ces lieux un désert, où l'on n'entend que les cris et les rugissements des bêtes sauvages, la transformation du climat est cependant merveilleuse; la force et la santé nous revenaient comme par magie. Plus de bourrasques fouettant des pluies diluviennes, plus de brouillards voilant un sol putréfié, plus de vapeurs fétides: un ciel bleu, un air balsamique à la fois doux et vivifiant, une végétation d'un vert franc et varié, un horizon baigné d'azur. De beaux arbres, parmi lesquels se remarque le tamarin, succèdent aux fourrés d'épines. Le soleil est radieux, sa clarté s'épanche sur des blocs de quartz blancs, jaunes et rouges, et la brise de mer agite le feuillage, où des plantes grimpantes ont suspendu leurs girandoles. Une foule de singes babillent et jouent à cache-cache derrière les troncs élancés, tandis que l'iguane expose à la chaleur son armure écailleuse. Les colombes roucoulent dans les bosquets, des faucons planent auprès des nues, et, dans les airs au versant des collines au fond des plis de terrain, la vie éclate et se révèle par des myriades de voix joyeuses. Le soir, le murmure de l'eau se mêle aux soupirs de la brise, et le mugissement de la grenouille-taureau, le jappement du renard, le cri du héron nocturne retentissent de loin en loin à travers un silence d'une mélancolie indicible; la lune répand sa douce lumière sur des collines rougeâtres; des étoiles sans nombre scintillent au-dessus du paysage endormi; et pour mieux faire sentir le charme de ce tableau paisible, on entrevoit la ligne fangeuse du Zoungoméro, surplombé d'un ciel morne, voilé de brume, tourmenté par le vent, inondé par des nuages qui n'osent pas approcher de la montagne.»
Le lendemain, nos voyageurs reprennent leur course; le sentier se dévide sur des coteaux escarpés, au sol rouge, parsemés de roches, maigrement tapissés d'herbe, et dont l'aloès, le cactus, l'euphorbe, l'asclépias géante et les mimosas rabougris annoncent l'aridité; cependant le baobab y est encore majestueux, et l'on y voit de beaux tamarins, qui ont donné leur nom à ce district. Des squelettes parfaitement nettoyés, ça et là des cadavres tuméfiés de porteurs, qui sont morts de faim ou de la petite vérole, attristent la route.