Quatre jours après, l'expédition atteignait le plateau qui couronne la montagne, en descendait les douze étages, et retrouvait bientôt les ravins fangeux, le sol fétide, les ondées et la fièvre, tandis que la désertion se mettait dans les rangs des porteurs.
La fontaine qui bout. Source thermale dans le Khoutou.—D'après Burton.
Le 21 août, les voyageurs traversaient la plaine longitudinale qui, s'inclinant à l'ouest, sépare le Roufouta de la chaîne du Moukondokoua. Le 22, ils étaient frappés de l'un de ces contrastes qui vous surprennent en Afrique, «où il est rare que la beauté et la grâce ne soient pas brusquement remplacées par le hideux et le grotesque. Cette fois de grandes lignes d'azur, brisées par les cimes castellées des rocs, fermaient l'horizon; la plaine, dorée par le soleil, ressemblait à un parc ayant ses feuilles d'automne; des groupes d'indigènes s'occupaient d'agriculture, et quelques-uns de charmer les nuages pour attirer la pluie. Des baobabs, des palmyras, des tamarins, des sycomores[8] s'élevaient du milieu des massifs, entretenus par la rosée; des tourterelles gémissaient sur les branches, des pintades émaillaient la prairie; le pipit babillait dans les chaumes; la plus mignonne, la plus jolie des hirondelles rasait la terre, et opposait son vol rapide aux orbes du vautour. Des bandes de zèbres, des troupeaux d'antilopes regardent curieusement la caravane, et, terrifiés tout à coup, bondissent et s'enfuient comme dans un rêve. Au détour du chemin, nous tombons au milieu d'une masse de roseaux fétides, et le sentier, perçant le fouillis des jungles, traîne ses replis tortueux vers le Myombo, qui vient des highlands du Douthoumi. En sortant d'un hallier, nous trouvons les débris d'un village; les huttes en sont fumantes; le sol est jonché de filets, de tambours, d'ustensiles. Deux spectres, cachés dans les broussailles, errent aux environs de ces ruines, où la veille était leur demeure, et qu'ils n'osent plus visiter: le démon de l'esclavage règne dans cette solitude qu'il a faite.
Sycomore africain.—D'après Burton.
«La rosée nous transit; la fange du sentier permet à peine de se soutenir, et bêtes et gens sont affolés par la morsure d'une fourmi noire qui a plus de vingt-cinq millimètres de longueur; sa tête de bouledogue est pourvue de mâchoires puissantes qui lui donnent la faculté de détruire les rats, les serpents et les lézards. Elle habite les lieux humides, creuse ses galeries dans la vase, infeste les chemins, et, comme toutes ses congénères, elle ne connaît ni la crainte ni la fatigue. Rien ne peut lui faire lâcher prise lorsque, ramassée sur elle-même, elle vous tord les chairs et vous transperce de ses mandibules, qui vous lardent comme une aiguille rougie. La tsétsé habite ces jungles; nous la rencontrerons jusqu'au bord du Tanganyika, et son suçoir aigu traverse la toile de nos hamacs. Le nombre de nos ânes diminue rapidement; nos bagages sont moisis, les provisions manquent, la maladie s'aggrave; c'est tout ce que nous pouvons faire que de nous tenir sur nos montures; bientôt il faudra qu'on nous porte.»
Au bout de huit jours, la caravane ayant gagné la Roubého, troisième rampe de la chaîne de l'Ousagara, trouve un endroit salubre, à sept cent soixante mètres au-dessus des vallées pestilentielles; plus haut la dyssenterie et la pleurésie affectent les indigènes. Mais, excepté pour les termites, qui semblent n'être qu'une masse d'eau organisée, la sécheresse ne permet pas qu'on y séjourne. Il faut poursuivre sa marche; la lune est levée depuis longtemps lorsqu'on arrive exténué, la figure lacérée par les épines, les membres coupés par le tranchant des herbes, les pieds rompus et foulés par les chutes au fond des trous de rats et d'insectes.