Le jour suivant, on fait encore double étape, et l'on gagne le bassin d'Inengé, un entonnoir où s'engouffrent tantôt les rayons d'un soleil dévorant, tantôt les vents glacés qui passent au-dessus des crêtes brumeuses. «Tremblants de fièvre, saisis de vestige, nous contemplons avec abattement le sentier perpendiculaire: une échelle dont les racines et les quartiers de roche forment les degrés. Mon compagnon est si faible qu'il lui faut trois personnes pour le soutenir; je n'ai encore besoin que d'un seul appui. Les porteurs ressemblent à des babouins escaladant les murs d'un précipice, les ânes tombent à chaque pas; la soif, la toux et l'épuisement nous forcent à nous coucher, tandis que le cri de guerre retentit de colline en colline, et que des indigènes, armés de flèches et de lances, affluent comme un essaim de fourmis noires. Après six heures d'efforts inouïs, le faîte de la Passe terrible est gagné, et nous reprenons haleine au milieu de plantes aromatiques et d'arbrisseaux verdoyants.»
Le 12 septembre, nouvelle ascension, moins longue mais aussi rude; elle conduit au sommet du Petit-Roubého, qui s'élève à dix-sept cent quarante mètres au-dessus du niveau de la mer, et qui forme la séparation des eaux de cette région.
Le surlendemain, commença la descente de la chaîne; la piste borde une côte boisée, franchit une savane, émaillée d'arbres plus sombres que les ifs des cimetières. La vue s'étend sur des rochers, des crêtes, des ravins; elle découvre l'Ougogo, et le désert qui le précède. Au couchant sont des plaines brûlées par le soleil; une atmosphère épaisse et mouvante les fait ressembler à une mer jaune, parsemée d'îles, et zébrée par la ligne noire des jungles. «Rien d'attrayant dans l'aspect de l'Ougogo: une terre sauvage, habitée par une population menaçante, dont la pensée rembrunit l'horizon. Nos Béloutchis sont d'une humeur atroce; gais comme des grives quand l'air est tiède et qu'ils sont rassasiés, ils deviennent bourrus et querelleurs dès qu'ils ont faim et froid, et nous sommes toujours entre ces deux extrêmes: des journées étouffantes, des nuits glaciales; un ciel de feu, un vent de bise qui vous transperce.»
Le district d'Ougogi, où entrait la caravane, forme la partie orientale du plateau d'Ougogo, et se trouve à mi-chemin de la côte et de la province d'Ounyanyembé. Sa population mixte est formée de Ouahéhé, de Ouagogo et de Ouasagara, qui prétendent à la propriété du sol. Le grain y abonde, ainsi que le bétail, quand les razzias ne l'ont pas enlevé. On s'y procure facilement des vivres; mais le beurre y est rance, le lait tourné, le miel aigri, l'œuf gâté par suite de l'incurie des naturels. Située à huit cent quarante mètres au-dessus du niveau de la mer, cette province jouit d'un climat chaud et salubre, qui, après le froid pénétrant et les coups de soleil de l'Ousagara, parut délicieux à nos voyageurs. L'appétit leur revint, les malades se débarrassèrent de la fièvre et des affections de poitrine; mais le pays est sec, le manque d'eau ramena les marches forcées, et les épines reparurent avec l'aridité du sol: les unes molles et vertes, les autres droites et rudes, et qui servent d'aiguilles aux indigènes; celles-ci courbées en croissant, dos à dos comme les bras d'une ancre, celles-là courtes et trapues, barbelées comme des hameçons, accrochent, déchirent, retiennent les habits les plus forts, pénètrent les étoffes les plus épaisses.
Le 26 septembre, après une longue journée de marche, le capitaine arrivait au Zihoua, dont le nom signifie étang[9]; on le lui avait dépeint comme pouvant porter un vaisseau de ligne, il n'y trouva qu'une nappe d'eau peu profonde, ayant environ deux cent cinquante mètres de large, et dont le lit argileux est percé d'un côté par le granit. L'année suivante, quand l'expédition repassa au mois de décembre, le Zihoua n'offrait qu'un sol profondément craquelé par la sécheresse. Toutefois c'est un lieu de rendez-vous pour les caravanes, et le pays qui l'environne est plein d'éléphants, de girafes, de zèbres, qui vont s'y abreuver la nuit. Dans le jour, des rémipèdes s'y rassemblent, et le soir une quantité d'oiseaux le visitent. Lorsqu'il est desséché, on en est réduit à une eau crue et bourbeuse, que l'on puise à un ou deux milles dans des trous de six à huit mètres de profondeur. Tant qu'il n'est pas à sec, on ne peut y boire qu'en payant un droit assez élevé, et à dater de ses bords, le tribut qu'on exige des voyageurs est frappé rigoureusement, d'après le caprice du chef.
Comme elle débouchait sur le plateau d'Ougogo, l'expédition fut saluée par le son du tambour et des clochettes, et par les cris frénétiques de deux caravanes, arrêtées à Kifoukourou. L'une d'elles était composée de mille porteurs, dirigés par quatre esclaves appartenant à un Arabe; la seconde était celle de Saïd-Mohammed, qui avait rencontré nos amis deux jours auparavant, et qui les attendait.
L'Ougogo.—D'après Burton.
«Ces Arabes de la côte voyagent d'une façon confortable. Les chefs avaient avec eux leurs femmes, beautés opulentes, vêtues, comme les tulipes, d'étoffes jaunes panachées de rouge, et qui, lorsque nous passions, tiraient leurs voiles sur des joues que nous n'avions nulle envie de profaner. Une multitude d'esclaves portaient une masse d'effets, de médicaments, de provisions de toute espèce; une avant-garde nombreuse, toujours la pioche et la cognée à la main, dressait les tentes, qu'elle entourait d'un fossé d'écoulement et d'un rideau de feuillage. Leur literie était complète, et leurs volailles mêmes les suivaient, portées dans des cages d'osier.»