«Vers l'époque de l'année qui correspond à notre automne, les étangs et leurs bords, sont fréquentés par des macreuses, des sarcelles grasses, d'excellentes bécassines, des courlis et des grues, des hérons et des jacanas; on trouve quelquefois dans le pays l'oie d'Égypte et la grue couronnée qui paraît fournir aux Arabes un mets favori; plusieurs espèces de calaos, le secrétaire, et de grands vautours, probablement le condor du Cap, y sont protégés par le mépris que les habitants font de leur chair. Le coucou indicateur y est commun; des grillivores et une espèce de grive, de la taille d'une alouette, y sont de passage, et rendent de grands services aux agriculteurs par la guerre qu'ils font aux sauterelles. Un gros bec sociable y groupe ses nids aux branches inférieures des arbres, et une espèce de bergeronnette s'aventure dans les cases avec l'audace d'un moineau de Paris ou de Londres. Différentes espèces d'hirondelles, quelques-unes toutes mignonnes et d'une grâce particulière, y séjournent pendant l'été. L'autruche, le faucon, le pluvier, le corbeau, le gobe-mouche, la fauvette, le geai, la huppe, l'alouette, le roitelet et le rossignol y sont représentés, mais en petit nombre, ainsi que les chauves-souris. Quant aux ophidiens, outre le dendrophis, l'expédition ne rencontra qu'un serpent gris ardoise, à ventre argenté, qui abonde dans les cases, où il détruit les rats, et n'est pas venimeux. Les marécages sont remplis de grenouilles, dont l'affreux concert ressemble à celui qu'on entend dans le nouveau monde; les lacs et les rivières contiennent des sangsues que les indigènes regardent comme habitées par des esprits, et qui par ce motif sont inviolables. Des myriapodes gigantesques sont communs dans les forêts et dans les champs, surtout pendant les pluies, et rien n'est plus hideux que l'aspect de ces articulés noirs à pieds rouges, traînant la masse de parasites dont ils sont couverts. À certaines époques il y a beaucoup de papillons dans le voisinage des eaux, où abondent également les libellules. Des nuées de sauterelles s'abattent de temps à autre sur le pays; mais leur apparition n'a rien de régulier. Au printemps, des vols de criquets à ailes rouges s'élèvent de terre, couvrent les plantes, et disparaissent au commencement des pluies; la variété noire, que les Arabes appellent âne de Satan, n'est pas rare, et sert comme aliment aux indigènes. Une mouche de la taille d'une petite guêpe et fatale aux bestiaux, infeste les bois de l'Ounyamouézi; enfin certaines parties de la contrée sont couvertes de fourmilières, qui en vieillissant acquièrent la dureté du grès.
«Parmi les tribus qui occupent la Terre de la Lune deux seulement méritent de fixer l'attention: les Ouakimbou, venus du sud-ouest, il y a quelque vingt ans, et les Ouanyamouézi, originaires de la province. Les premiers se livrent à l'agriculture, élèvent du bétail, joignent à cela un peu de commerce, et quelques-uns font le voyage de la côte; mais tous ces travaux ne parviennent pas à les enrichir.
«Les Ouanyamouézi, propriétaires du sol, industrieux et actifs, ont sur leurs voisins une supériorité réelle et forment le type des habitants de cette région. Leur peau, d'un brun de sépia foncé, a des effluves qui établissent leur parenté avec le nègre; ils ont les cheveux crépus, les divisent en nombreux tire-bouchons, et les font retomber autour de la tête, comme les anciens Égyptiens; leur barbe est courte et rare, et la plupart d'entre eux s'arrachent les cils. D'une taille élevée, ils sont bien faits et leurs membres annoncent la vigueur; on ne voit de maigres, dans la tribu, que les adolescents, les affamés et les malades; enfin ils passent pour être braves et pour vivre longtemps. Leur marque nationale consiste en une double rangée de cicatrices linéaires, allant du bord externe des sourcils jusqu'au milieu des joues, et qui parfois descendent jusqu'à la mâchoire inférieure; chez quelques-uns une troisième ligne part du sommet du front, et s'arrête à la naissance du nez. Ce tatouage est fait en noir chez les hommes, en bleu chez les femmes; quelques élégantes y ajoutent de petites raies perpendiculaires, placées au-dessous des yeux; toutes s'arrachent deux incisives de la mâchoire inférieure; le sexe fort se contente d'enlever le coin des deux médianes supérieures. Hommes et femmes se distendent les oreilles par le poids des objets qu'ils y insèrent. Quant au costume, les riches ont des vêtements d'étoffe, les autres sont couverts de pelleteries. Les femmes, à qui leur fortune le permet, portent la longue tunique de la côte, le plus souvent attachée à la taille; celles des classes pauvres ont sur la poitrine un plastron de cuir assoupli, et leur jupe, également en cuir, s'arrête au-dessus du genou; chez les jeunes filles la poitrine est toujours découverte, et il est rare que les enfants ne soient pas entièrement nus. Des colliers nombreux, des fragments de coquillages, et des croissants d'ivoire d'hippopotame qui ornent la poitrine, des perles mi-parties, des grains de verre rouge enfilés dans la barbe (quand elle est assez longue pour cela), des anneaux d'airain massif, des bracelets de fil de laiton, de petites clochettes en fer, des étuis d'ivoire, forment les divers compléments de la toilette, et sont quelquefois réunis chez les merveilleux. En voyage, on porte une corne à bouquin en bandoulière; au logis un petit cornet la remplace, et contient des talismans consacrés par le mganga.
«Les Ouanyamouézi ont peu de formalités civiles ou religieuses. Quand une femme est sur le point d'accoucher, elle se retire dans les jungles, et revient au bout de quelques heures avec son enfant sur le dos, et souvent une charge de bois sur la tête. Lorsque la couche est double, ce qui heureusement est plus rare que chez les Cafres, l'un des jumeaux est tué, et la mère emmaillotte une gourde qu'elle met dormir avec le survivant. Si l'épouse meurt sans postérité, le veuf réclame à son beau-père la somme qu'il avait donnée pour l'avoir; si elle laisse un enfant, celui-ci hérite de la somme.
«La naissance, toutes les fois que les parents en ont le moyen, est célébrée par une orgie; du reste, pas de cérémonies baptismales. Les enfants appartiennent au père, qui a sur eux un droit absolu, et peut les tuer ou les vendre sans encourir le moindre blâme. Ce sont les bâtards qui succèdent au père, à l'exclusion des enfants légitimes, qui, suivant l'opinion reçue, ayant une famille, ont moins besoin de fortune. Aussitôt qu'un garçon peut marcher, on commence à lui faire soigner le bétail; quand il a quatre ans on lui donne un arc et des flèches, et on lui apprend à s'en servir; sa dixième année révolue, on lui confie la garde du troupeau; il se considère comme majeur, se cultive un carré de tabac, et rêve de se bâtir une cabane dont il sera le propriétaire; il n'est pas dans la tribu un bambin de cet âge qui ne puisse suffire à ses besoins. La position des filles n'est pas moins remarquable; dès qu'elles ont passé l'enfance, elles quittent la maison paternelle, se réunissent à leurs contemporaines, ce qui fait par village un groupe de huit à douze, et s'occupent en commun de la construction d'une grande case, où elles reçoivent qui bon leur semble. S'il arrive que l'une d'elles soit sur le point d'être mère, le coupable doit l'épouser sous peine d'amende. Si elle meurt en couches avant le mariage, le père de la défunte exige que l'amant lui paye sa fille. Tout jeune homme se marie dès qu'il a le moyen d'acheter une femme, ce qui lui coûte d'une à dix vaches, et l'épouse est tellement sa propriété qu'il a le droit, en cas d'adultère, de réclamer des dommages-intérêts au séducteur; toutefois il ne peut vendre sa femme que lorsque l'état de ses affaires l'exige. Après les bacchanales des épousailles, le mari va s'établir chez la nouvelle épouse, jusqu'à ce qu'il lui plaise d'habiter la demeure d'une autre, car la polygamie est générale parmi ceux qui peuvent s'en donner le luxe. On comprend qu'avec de pareilles mœurs les liens de famille soient assez lâches et qu'il y ait peu d'affection entre les époux; tel revient de la côte chargé d'étoffe, qui refusera un lambeau d'indienne à sa femme; et celle-ci, malgré sa fortune personnelle, laissera, s'il lui plaît, son mari mourir de faim. Dans la gestion des affaires domestiques, l'homme est chargé des troupeaux et de la basse-cour, la femme des champs et des jardins; mais chacun des deux cultive sa provision de tabac, ayant peu d'espoir d'en obtenir de son conjoint. Les veuves qui ont quelque fortune la dépensent gaiement à satisfaire leurs caprices les plus extravagants; elles reçoivent des cadeaux en échange, d'où il résulte que pas un esclave venu de la côte ne possède un chiffon lorsqu'il quitte l'Ounyanyembé.
Habitation de Snay ben Amir à Kazeh.—Dessin de Lavieille d'après Burton.
«Le tembé, remplacé dans l'ouest par la hutte africaine, est l'habitation ordinaire de l'Ounyamouézi oriental. On en trouve de spacieux et d'assez bien construits; mais aucun n'est d'une propreté satisfaisante. Les murs, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, sont décorés de grandes lignes d'ovales faits avec un mortier de cendre, d'argile rouge, ou de terre noire.
«Les Ouanyamouézi fabriquent avec l'argile de grossières figures d'hommes et de serpents; on voit aussi dans leurs villages de rudes essais de sculpture, et des croix dans certains districts; mais ces objets qui au premier abord paraissent être des idoles, ne sont que de pure ornementation. L'ameublement est le même que dans les autres provinces: une couchette, formée de branches dépouillées de leur écorce, soutenues par des fourches et recouvertes de nattes et de peaux de vache, occupe la plus grande partie de la première pièce; le foyer se trouve vis-à-vis de la porte, et à la muraille sont fixés de grands coffres où l'on renferme le grain; on y voit en outre des gourdes et de petites caisses de bois blanc suspendues au plafond, des vases de terre noire, de grandes cuillères de bois, des pipes, des nattes et des armes accrochées au tronc branchu d'un arbre placé dans une encoignure à côté des pierres à moudre le grain. Mais ce qui caractérise surtout les villages de la Terre de la Lune, ce sont deux hiouanzas bâtis en général aux deux extrémités du bourg: l'un appartient aux femmes, et l'on ne peut y pénétrer; l'autre est celui des hommes, et les voyageurs y sont admis.