«Comme on doit s'y attendre, d'après la population qui l'occupe, Mséné est un lieu de débauche où l'orgie est en permanence. C'est l'unique endroit de cette région où l'on tire du palmyra une boisson fermentée, et chaque jour tout le monde y est ivre, depuis le chef et son conseil, jusqu'au dernier esclave; le tambour ne cesse de battre, et la danse remplit tous les instants que n'absorbe pas le festin. Les gens de la côte ne peuvent pas s'arracher aux délices de cette Capoue africaine, et ce fut avec une difficulté incroyable que je parvins à remettre les nôtres en marche après douze jours de résidence. Chacun d'ailleurs s'effrayait du voyage, et se sentait moins disposé que jamais à en affronter les périls. Sur la route que nous allions suivre, les villages sont plus rares, plus mal construits, et fermés aux caravanes. Comme dans le Guzérat et le Deccan, la terre après la pluie n'est plus qu'une fange noire et visqueuse; le ciel disparaît sous des nuages violacés, qui fondent en averses torrentielles, et au milieu de cette couche d'herbe en décomposition, les sentiers linéaires sont criblés de trous qui, à chaque pas, menacent de vous engloutir.
Noir de l'Ouganda.—Dessin de Gustave Boulanger d'après Burton.
«Huit jours après notre départ du Mséné, la caravane arrivait à Kajjanjéri, l'effroi des voyageurs. Là, saisi de frisson, le corps paralysé, les membres traversés d'aiguilles brûlantes et me refusant leur concours, le tact perdu, tandis que la douleur s'exaspérait, je vis s'entr'ouvrir les sombres portes qui mènent à l'inconnu. On se procura néanmoins des hommes pour porter mon hamac, et le 3 février nous nous arrêtions à Ougaga, petit bourg où nous avions à débattre le passage du Malagarazi[12].
«Le moutouaré, ou seigneur des eaux, nous demanda un prix exorbitant, renvoya ses pirogues, et finit par nous octroyer le droit que nous réclamions, en échange de quatorze pièces d'étoffe et d'un bracelet d'airain, c'est-à-dire de moitié des objets qu'il avait stipulés d'abord; l'affaire conclue, on nous passa, et nous nous trouvâmes sur la rive droite du Malagarazi.»
Tradition. — Beauté de la Terre de la Lune. — Soirée de printemps. — Orage. — Faune. — Cynocéphales, chiens sauvages, oiseaux d'eau. — Ouakimbou. — Ouanyamouézi. — Toilette. — Naissances. — Éducation. — Funérailles. — Mobilier. — Lieu public. — Gouvernement. — Ordalie.
«Une ancienne tradition nous représente l'Ounyamouézi ou Terre de la Lune, comme ayant formé jadis un grand empire, sous l'autorité d'un seul chef; d'après les indigènes, le dernier de ces empereurs mourut à l'époque où vivaient les grands-pères de leurs grands-pères, c'est-à-dire il y a environ cent cinquante ans, ce qui n'a rien d'impossible. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un territoire morcelé, dont chaque fraction est soumise à un tyranuscule indépendant. Mais si les provinces qui la constituent n'ont plus entre elles de lien politique, la Terre de la Lune n'en est pas moins restée le jardin de cette région, et repose agréablement la vue par sa beauté paisible; les villages y sont nombreux, les champs bien cultivés; de grands troupeaux de bêtes bovines, à bosse volumineuse comme les races de l'Inde, se mêlent à des bandes considérables de chèvres et de moutons, et donnent à la campagne un air de richesse et d'abondance. Il y a peu de scènes plus douces à contempler qu'un paysage de l'Ounyamouézi vu par une soirée de printemps. À mesure que le soleil descend à l'horizon, un calme d'une sérénité indescriptible se répand sur la terre; pas une feuille ne s'agite, l'éclat laiteux de l'atmosphère embrasée disparaît, le jour qui s'éloigne en rougissant couvre d'une teinte rose les derniers plans du tableau que le crépuscule vient enflammer; aux rayons de pourpre et d'or succède le jaune, puis le vert tendre et le bleu céleste qui s'éteint dans l'azur assombri. Le charme de cette heure est si profond, que les indigènes, assis au milieu de leur village, ou couchés dans la forêt, en sont vivement émus.
«La saison des pluies commence plus tôt dans l'Afrique centrale que sur la côte, et débute, dans la Terre de la Lune par des orages d'une violence excessive. Les éclairs d'une intensité aveuglante, s'entre-croisent pendant des heures, dissipent entièrement les ténèbres, et se colorent des nuances les plus vives, tandis que la foudre, en ses roulements continus, semble venir de tous les points du ciel. Quand la pluie doit se mêler de grêle, un bruit tumultueux se fait entendre, l'air se refroidit subitement, et des nuages d'un brun violet répandent une étrange obscurité. Les vents se répondent des quatre coins de l'horizon, et l'orage se précipite vers les courants inférieurs de l'atmosphère. Dans le Mozambique, les Portugais attribuent ces foudres terribles à la quantité de substances minérales qui sont éparses dans la contrée; mais cette région n'a pas besoin d'autre batterie que son sol fumant pour produire ces décharges électriques. On y éprouve dans la saison pluvieuse, la même sensation qu'au bord de la Méditerranée lorsque règne le sirocco. Il est rare que la pluie s'y prolonge plus de douze heures, elle tombe en général pendant la nuit, et les averses du matin n'empêchent pas le jour d'être brûlant et desséché.
«La faune de l'Ounyamouézi est la même que celle de l'Ousagara et de l'Ougogo: le lion, le léopard, l'hyène d'Abyssinie, le chat sauvage en habitent les forêts; l'éléphant, le rhinocéros, le buffle, la girafe, le zèbre, le quagga y parcourent le fond des vallées et les plaines; dans chaque étang de quelque étendue on trouve l'hippopotame et le crocodile; les quadrumanes y sont nombreux dans les jungles; celles de l'Ousoukouma renferment des cynocéphales jaunes, rouges et noirs, de la taille d'un lévrier, et qui d'après les indigènes, sont la terreur du voisinage; ils défient le léopard, et quand ils sont nombreux on assure qu'ils n'ont pas peur d'un lion. Enfin le colobe à camail y fait admirer sa palatine blanche, qu'il peigne et brosse continuellement; très-glorieux de cette parure, dès qu'il est blessé, prétendent les Arabes, il la met en pièces afin que le chasseur n'en profite pas. On parle également de chiens sauvages qui habiteraient les environs de l'Ounyanyembé, et, qui chassant par troupes nombreuses, attaqueraient les plus grands animaux, et se jetteraient même sur l'homme.