«Arrive le soir; on parque les vaches, on entrave les ânes, qui s'égarent tous les deux jours, on fait le compte des fardeaux; puis quand les vivres ont été abondants et que la lune brille, le tambour fait rage, les mains battent avec force, et le chant monotone, que la foule dit en chœur, appelle à la danse toute la jeunesse des environs. L'exercice est laborieux; mais ces Africains ne sont jamais las quand il s'agit de plaisir. C'est d'abord une simple ronde, où chacun se balance avec lenteur; peu à peu le cercle s'anime, les bras s'agitent, les corps se baissent, touchent le sol et rebondissent, le groupe se condense, le mouvement s'accélère, et une sorte de galop infernal emporte ce tourbillon satyriaque aux gestes délirants. Lorsque la frénésie est à son comble, le chant s'arrête, et les danseurs éclatant de rire, se jettent par terre pour reprendre haleine et se reposer. Les vieillards regardent ce spectacle avec une admiration profonde, et se rappellent l'époque où ils prenaient part à la fête; trop émus pour applaudir ou pour crier leurs bravos, ils laissent échapper des «très-bien! parfait!» qu'ils profèrent d'une voix attendrie. Quant aux femmes, elles dansent entre elles et refusent de se mêler au cercle des hommes, ce qui est facile à concevoir.

«Lorsqu'on ne danse pas, et qu'il n'y a plus moyen de manger, les porteurs chantent et babillent pendant que les Béloutchis et le reste de l'escorte se disputent et parlent de bombance. À huit heures, le cri «sommeil! sommeil!» se fait entendre, et chacun s'empresse d'obéir, excepté les femmes, qui parfois se relèvent à minuit pour jaser. Peu à peu la caravane s'endort, et le tableau devient imposant; la flamme qui se projette au milieu des ténèbres dont la forêt s'enveloppe, éclaire, parmi les troncs noueux et feuillus, des groupes de bronze variés de forme et d'attitude; un ciel, d'un bleu foncé, pailleté d'or, forme au-dessus de nos têtes une voûte profonde, limitée par la nuit; à l'ouest, un croissant lumineux surmonté d'Hespérus qui étincelle, renferme dans ses bras une sphère grise qu'il entraîne. Tout est calme et revêtu de cette sublimité que la nature imprime à ses œuvres; c'est à de pareilles nuits que le Byzantin a emprunté le croissant et l'étoile de ses armes.

Séjour à Kazeh. — Avidité des Béloutchis. — Saison pluvieuse. — Yombo. — Coucher du soleil. — Jolies fumeuses. — Le Mséné. Orgies. — Kajjanjéri. — Maladie. — Passage du Malagarazi.

«Le lendemain de notre arrivée à Kazeh, les porteurs séparèrent leurs bagages des nôtres, et sans nous dire un mot, sans nous faire un signe, ils partirent pour se rendre dans leurs foyers. Le surlendemain nos Béloutchis, leur jémadar en tête, se présentèrent en grand costume et réclamèrent la gratification qu'ils ne devaient recevoir qu'à la fin du voyage. Sur mon refus d'accéder à leur demande, ils se rabattirent sur le sel et les épices, reçurent de moi plus qu'ils n'avaient jamais possédé, se plaignirent de mon avarice et mendièrent du tabac, une chèvre, de la poudre et des balles. Toutes ces choses obtenues, ils me soutirèrent encore quelques pièces d'étoffe pour payer l'étamage de leur marmite et la réparation de la batterie de deux mousquets; puis n'étant pas contents, ils vendirent un baril de poudre qui leur était confié.

«Les esclaves, à leur tour, établirent leurs prétentions; Ben Sélim et Kidogo s'en mêlèrent; c'était à qui se montrerait le plus avide et le moins soumis. Je réunis les Arabes pour en conférer avec eux; l'affaire entendue, on me conseilla de temporiser. Sur ces entrefaites, la pluie débuta par des torrents d'eau et une averse de pierres; c'est ainsi que la grêle est nommée dans cette région. Tous nos hommes tombèrent malades; j'étais moi-même plus mort que vif, et ne savais plus quand nous pourrions nous en aller. Enfin, le 15 décembre, je me fis placer dans ma litière, et dis adieu à Snay ben Amir, dont les bontés s'étaient accrues en raison de mes embarras. Deux heures après j'arrivais à Yombo, petit village récemment établi et formé de tentes circulaires entourées d'arbres, parmi lesquels je revoyais le palmyra. Cette bourgade pittoresque est située dans un endroit malsain, et l'on ne peut y avoir de vivres qu'à dose homéopathique; mais le soir, toute la population revenait du travail en chantant, et j'écoutais avec plaisir ce récitatif simple et doux. Le coucher du soleil dans la Terre de la Lune est un instant plein de charme; la brise s'épanche en ondes embaumées, comme si elle était produite par un immense éventail, et partout la vie éclate et se révèle avec douceur: les petits oiseaux chantent l'hymne du soir et satinent leur plumage, les antilopes reviennent à leur buisson, le bétail folâtre et bondit, et l'homme se livre au plaisir. Toutes les femmes du village, depuis l'aïeule jusqu'à la jeune fille de douze ans, s'asseyent en rond et prennent leurs grandes pipes à foyer noir; elles paraissent y puiser de profondes jouissances; la fumée qu'elles aspirent lentement s'exhale de leurs narines; de temps à autre elles se rafraîchissent la bouche avec des tranches de manioc, ou un épi de maïs vert, cuit sous la cendre; puis quelque sujet d'entretien fait déposer les pipes, et un babil général brise tout à coup le silence. Parmi ces fumeuses, j'en ai remarqué trois qui auraient été belles en tous pays: le type grec dans toute sa pureté, le regard souriant, des formes sculpturales, le buste de la Venus coulée en bronze. Un jupon court de fibres de baobab est leur unique vêtement, et certes elles ne perdent rien à ignorer l'usage de la crinoline et du corsage. Ces ravissants animaux domestiques me souriaient avec grâce chaque fois que je leur présentais mes hommages; et quelques feuilles de tabac que je me plaisais à leur offrir m'assuraient une place d'honneur dans ce cercle, auquel, comme à beaucoup d'autres mieux vêtus, la fumée du narcotique tenait lieu d'idées, de contenance et de conversation.

«Le 30 décembre nous entrions dans le Mséné, lieu d'entrepôt des Arabes de la côte, qui, par antipathie pour leurs frères de l'Oman, ont déserté l'Ounyanyembé. Comme le nom de cette dernière province, celui de Mséné désigne l'ensemble d'un certain nombre d'établissements qui n'ont de commun entre eux que le voisinage. Au nord se trouvent les bourgs de Kouihanga et d'Yovou, qui appartiennent aux indigènes. Défendus par une forte estacade, un fossé profond et une épaisse haie d'euphorbe, ces villages sont composés de cabanes pareilles à de grandes ruches, et séparées les unes des autres par des champs entourés de palissades.

Nègres porteurs.—Dessin de Gustave Boulanger d'après Burton.

«Le district de Mséné est doublement insalubre, en raison des eaux stagnantes qui l'environnent et de la malpropreté de ses villages; mais l'humidité du climat rend d'autant plus fertile ce sol gras et noir, formé des débris d'une végétation exubérante; les fleurs y croissent spontanément, les arbres y déploient leur plus riche feuillage, le riz y pousse avec une rapidité inconnue dans l'est de la province, et la quantité de manioc, de sorgho, de maïs et de millet qu'on y récolte permet l'exploitation des grains; les tomates et le piment s'y recueillent à l'état sauvage, ainsi qu'une quantité de fruits prodigieuse; on s'y procure à bon marché des légumes d'espèces diverses, des pastèques, d'excellents champignons, du lait, de la volaille et du tabac. Quant à l'industrie des indigènes, elle se borne à la fabrication de nattes communes, d'un peu de cotonnade, de fourneaux de pipes et d'objets en fer.