«À cinq heures, le murmure des voix commence; c'est un moment critique: les porteurs ont promis la veille de partir de grand matin et de faire une marche pénible; mais, par cette froide matinée, ce ne sont plus les hommes qui avaient trop chaud le soir précédent; peut-être, d'ailleurs, plus d'un a-t-il la fièvre. Puis, dans toutes les caravanes, il y a de ces paresseux à la voix haute, à l'esprit de travers, dont le plus grand plaisir est de contrecarrer toute chose; s'ils ont résolu de ne pas bouger, ils resteront devant les tisons à se chauffer les pieds et les mains, sans détourner la tête, ou à fumer en vous regardant sous cape. Si la bande est unanime, vous n'avez plus qu'à rentrer sous votre tente. Si au contraire il s'y manifeste quelque division, vous parviendrez à galvaniser vos gens; le caquet s'anime, les voix s'élèvent, et bientôt les cris volent de toute part: «Chargeons! en route! en voyage!» et les fanfarons d'ajouter: «Je suis un âne! un bœuf! un chameau!» le tout accompagné du bruit des tambours, des flûtes, des sifflets et des cors. Au milieu de ce vacarme, les Ramji lèvent nos tentes, reçoivent quelques légers paquets et s'enfuient quand ils peuvent. Kidogo me fait l'honneur de me demander le programme du jour, et la caravane se répand dans le village. Nous montons sur nos ânes, mon compagnon et moi, si nous en avons la force; quand il nous est impossible de nous soutenir, deux hommes nous portent dans nos hamacs suspendus à de longues perches. Les Béloutchis, veillant sur leurs esclaves, arrivent les uns après les autres, et ne songent qu'à s'épargner une heure de soleil. Le jémadar a mission de rassembler l'arrière-garde avec le concours de ben Selin, qui, froid et bourru, est tout disposé à faire jouer son rotin. Quatre ou cinq fardeaux déposés à terre par leurs porteurs, qui ont déserté ou sont partis les mains vides, reviennent de droit aux hommes de bon vouloir, c'est-à-dire aux plus faibles.
«Quand tout le monde est prêt, le guide se lève, prend sa charge qui est l'une des plus légères, son drapeau rouge, déchiré par les épines, et ouvre la marche, suivi du timbalier. Notre guide est splendidement vêtu d'une bande écarlate de drap, fendue au milieu pour laisser passage à la tête, et qui flotte au gré du vent. Un bouquet de plumes de hibou, quelquefois de grue couronnée, surmonte la dépouille d'un singe à camail, ou la peau d'un chat sauvage, qui lui couvre le chef et lui retombe sur les épaules, après lui avoir entouré la gorge. La queue d'un animal quelconque, attachée de manière à faire croire qu'elle lui est naturelle, une broche en fer, terminée par un crochet, décorée d'un fil de perles mi-parties, et une quantité de petites gourdes huileuses contenant du tabac, des simples et des charmes, sont les insignes de ses fonctions. Tous ceux qui composent la caravane lui doivent obéissance, et pour s'assurer de leur docilité, il leur a fait présent d'une brebis ou d'une chèvre, dont il ne tardera pas à recouvrer la valeur: on lui doit la tête de chaque animal que l'on tue, soit en chemin, soit au bivac, et tous les cadeaux qui se font à la fin du voyage sont sa propriété exclusive. Quiconque passe devant lui, quand l'expédition est en marche, est passible d'une amende, et il enlève une flèche au délinquant pour le reconnaître à la fin de la journée.
«La caravane s'ébranle. En tête viennent les porteurs d'ivoire, les plus chargés et les plus fiers de tous; à l'une des extrémités de chaque défense est une clochette, à l'autre bout sont les bagages de celui qui la porte. Après l'ivoire, l'étoffe et la rassade; puis la plèbe des porteurs chargés de matières légères: dents de rhinocéros, cuir, sel, tabac, houes en fer, caisses et ballots, etc. Avec ces derniers, marchent les esclaves du Ramji, leur mousquet à l'épaule, les femmes, les enfants qui ont toujours leur petite charge, ne serait-elle que d'une livre; enfin les ânes, qui portent leur faix sur un bât en peau de buffle ou de girafe. Il est rare de trouver une caravane qui n'ait pas son mganga (sorcier, docteur et prêtre); le saint personnage ne dédaigne pas les fonctions de porteur; mais en vertu de son caractère sacré, il sollicite le plus mince de tous les fardeaux; et comme tous ses pareils, mangeant beaucoup, travaillant peu, c'est un homme gras et robuste, au crâne luisant, à la peau fine et douce.
«Tout le monde est mal vêtu; qui voyagerait en toilette serait certainement raillé. S'il vient à pleuvoir, chacun défait la peau de chèvre qui lui sert de manteau, en fait un petit paquet, et la met entre sa charge et son épaule. Au reste il y a dans leur costume beaucoup moins de draperie que d'ornements, et c'est la coiffure qui est leur plus grande préoccupation. Les uns s'entourent la tête de la crinière d'un zèbre, dont les poils roides leur font une auréole; d'autres préfèrent un morceau de queue de bœuf qui se dresse, comme chez la licorne, à trente centimètres au-dessus du front; il y a les coiffes en peau de félin ou de singe, les rouleaux, les bandelettes d'étoffe rouge, blanche ou bleue, les touffes et les couronnes de plumes d'autruche, de grue et de geai. Pour le reste du corps on a les bracelets de toute espèce, les colliers et les ceintures; enfin les petites clochettes, que la fine fleur des élégants porte aux genoux ou à la cheville.
«Une fois en marche, le bruit est la distraction normale; c'est à qui rivalisera avec le tambour et les cornets, et chacun de siffler, de glapir, de hurler, d'imiter le chant des oiseaux, les cris des bêtes féroces, et de proférer des paroles qui ne se disent qu'en voyage; le tout avec redoublement aux environs des bourgades. Mais si en route on fait le plus de bruit possible, afin d'imposer aux voleurs, on garde le silence dans les kraals pour ne pas leur révéler sa présence.
«À huit heures, si l'on découvre une place ombreuse ou un étang, le drapeau rouge se déploie et le son du barghoumi, qui ressemble de loin à celui du cor de chasse, annonce une courte halte. Les fardeaux sont déposés; on se couche ou l'on flâne, on jase, on boit, on fume, on tousse, on crache, on suffoque, ainsi qu'il arrive à tous les fumeurs de chanvre.
«Si la marche se prolonge jusqu'à midi, la caravane s'attarde, elle se débande et souffre cruellement. Dès qu'on s'arrête, les premiers cherchent l'ombre et se pelotonnent sous un buisson. Le murmure des voix grossit; les clochettes, les tambours, les cors annoncent que l'avant-garde est logée; le bourdonnement arrive à son comble, la bande est au complet; on se précipite vers le kraal; les égoïstes s'emparent des meilleures places ou des meilleures cases, si l'on est dans un village; les querelles qui en résultent menacent d'être sérieuses, mais le couteau rentre dans la gaîne sans avoir été rougi, et la lance est employée en guise de bâton. Les plus énergiques, pendant ce temps-là, abattent des arbres et réparent les abris.
«Quand les logements sont prêts, les ânes déchargés, les morceaux de bois entassés pour le feu, les cruches remplies d'eau, on s'occupe du dîner. C'est plaisir d'entendre le chant des marmitons, celui des femmes qui écrasent ou décortiquent le grain, et le bruit que fait l'esclave en pilant le café, dont il croque une bonne part. Trois pierres ou trois mottes d'argile, placées en triangle, forment un fourneau bien supérieur à ceux de nos camps et de nos pique-niques champêtres; ce trépied supporte une marmite qu'entoure un petit groupe de convives, en dépit du soleil. Dans leur pays nos hommes jeûnaient; mais, comme tous les peuples sobres, ils ont la faculté de réparer le temps perdu. La marmite ne s'emplit que pour se vider, se remplir et se revider sans cesse. Ils dévorent en deux jours les provisions de la semaine, puis ils font les mécontents. Je leur donnais double ration, et les misérables, qui avaient l'air de chanoines à côté de leurs confrères, osaient crier famine. Toutefois, quand ils auront la barbe blanche, ils raconteront à la jeunesse surprise les prodigalités de l'homme blanc qui les gorgea de grain pendant un long voyage, ils vanteront ses monceaux d'étoffe et de rassade, parleront de ses largesses, et regarderont en pitié les caravanes de la jeune Afrique.
«Entre leurs douze repas ils fument, chiquent, mâchent des cendres, ou de la terre rouge qui provient d'une fourmilière. Ne leur demandez rien au monde; celui que vous prieriez d'ouvrir un ballot se plaindrait amèrement, et tous ceux qui n'auraient pas la bouche pleine joindraient leurs murmures à ses cris. Donc la journée s'écoule autour de la gamelle, à savourer une pâte épaisse qui colle aux dents, à croquer du sorgho, à manger des rats cuits dans leur jus, des racines grillées, des herbes bouillies, jusqu'à ce que la panse soit gonflée comme le jabot d'une dinde à l'engrais.
«Quant à nous, le capitaine Speke et moi, notre menu alterne et va du bifteck de chèvre et d'un pain détestable détrempé dans du bouillon de haricots, à des tranches succulentes d'une venaison délicate, au riz au lait, aux poulets gras, aux perdrix et aux jeunes pintades.