«Trois sortes de caravanes parcourent l'est de l'Afrique; les unes se composent uniquement de Ouanyamouézi, d'autres sont dirigées et accompagnées par des métis ou par des esclaves de confiance, tandis que les troisièmes sont commandées par les Arabes. Dans les premières, qui sont de beaucoup les plus nombreuses, il n'y a pas de désertion, pas de murmures, et le trajet s'accomplit aussi vite que possible. On marche depuis le lever du soleil jusqu'à dix ou onze heures du matin; quelquefois même on continue la route dès que la grande chaleur est passée. L'épaule des porteurs est mise au vif par le poids du fardeau, leurs pieds sont déchirés; ils n'en vont pas moins, parfois tout à fait nus, à travers les épines et les herbes tranchantes, réservant leurs habits pour se parer en arrivant. Ils n'ont pas de couvertures, et la plupart couchent par terre. Ceux qui ont le plus besoin de confort emportent, en surcroît de leur charge et de leurs armes, une peau de bête qui leur sert de tapis, une marmite, une caisse d'écorce où leurs vêtements sont pliés, un tabouret et une petite calebasse de beurre fondu. Ils ont à souffrir du climat, de la mauvaise nourriture, de l'excès de fatigue; d'affreuses épidémies, surtout la petite vérole, les déciment lorsqu'ils approchent de la côte, et cependant, malgré leur aspect décharné, ils supportent mieux le voyage qu'on ne pouvait s'y attendre.

Noirs de l'Ousumboua.—Dessin de Gustave Boulanger d'après Burton.

«Commandés par les Arabes, ces mêmes porteurs mangent beaucoup, travaillent peu, désertent fréquemment, sont remplis d'insolence, multiplient les haltes et se plaignent sans cesse. Réduits chez eux à ne faire qu'un seul repas, dès que c'est le maître qui paye, ils sont insatiables et emploient mille ruses pour extorquer des aliments. Ils ont des fureurs de viande: on tue un bœuf, le guide réclame la tête, la caravane s'empare du reste, à l'exception de la poitrine, qui est pour le propriétaire. Puis, quand ils sont bien gorgés, les plus hardis prennent la fuite, les autres ne tardent pas à les suivre, et le chef de l'expédition échoue sur la route comme un vaisseau désemparé.

«Entre ces deux extrêmes, sont les caravanes dirigées par les Ouamrima et les esclaves du maître, qui ont avec les porteurs une confraternité réelle. Ces caravanes ne sont jamais affamées comme les premières, ni gorgées d'aliments comme les autres. On y endure moins de fatigues, on y a plus de confort dans les haltes, et moins de mortalité dans les rangs.

«La nôtre se rapproche beaucoup de celle des Arabes, avec cette différence que nous ne sommes pas suivis et soutenus comme ces derniers, par les gens de notre maison. À quatre heures du matin, l'un de nos coqs bat des ailes et salue le point du jour; tous les autres lui répondent. J'appelle mes Goanais pour qu'ils me fassent du feu; ils sont transis (le thermomètre indique à peu près quinze degrés centigrades), et ils s'empressent de m'obéir. Nous prenons du thé, du café quand il s'en trouve, des gâteaux avec de l'eau de riz, ou bien encore un potage qui ressemble à du gruau. Les Béloutchis, pendant ce temps-là, chantent leurs hymnes autour d'un chaudron placé sur un grand feu, et se réconfortent avec une espèce de couscouss ou des fèves grillées et du tabac.

Huttes à Mséné.—Dessin de Lavieille d'après Burton.