«De cette forêt nous entrâmes dans les rizières des districts de l'Ounyanyembé; et après avoir couché dans un sale petit village, appelé Hanga, il ne nous resta plus que deux marches à faire pour nous rendre à Kazeh.

«Quatre mois et demi après notre départ de la côte, le 7 novembre 1857, j'arrivai à Kazeh, principal établissement des Arabes dans ces parages, et chef-lieu de l'Ounyanyembé.

«Nous étions partis au point du jour; les Béloutchis avaient leur costume d'apparat, sans lequel il est rare qu'un Oriental voyage; mais on devait bientôt remballer cette belle parure pour l'échanger plus tard contre un nombre plus ou moins grand d'esclaves. À huit heures nous fîmes halte près d'une petite bourgade, afin que les traînards pussent nous rejoindre, et lorsque, drapeau au vent, la caravane serpenta dans la plaine au son des cors, au bruit des voix, ou plutôt des clameurs qui dominaient l'artillerie, elle présenta un coup d'œil vraiment splendide. La foule, qui se pressait aux deux côtés du chemin et qui rivalisait avec nous d'acclamations bruyantes, était vêtue avec un luxe auquel nous n'étions plus habitués. Quelques Arabes se trouvaient au bord de la route; ils me saluèrent avec la gravité musulmane, et nous accompagnèrent pendant quelques instants. Parmi eux étaient les principaux négociants de l'endroit: Snay ben Amir, Seïd ben Medjid, bel et jeune Omani de noble race, Mouhinna ben Soliman, qui, malgré son éléphantiasis, pénétrait à pied, tous les ans, jusqu'au centre de l'Afrique; enfin Seïd ben Ali qui, la taille mince, les formes grêles, mais bien proportionnées, les traits fins, la barbe blanche, la tête chauve, surmontée d'un fez rouge, offrait le type accompli du vieil Arabe. Au lieu de nous conduire au tembé qui avait été mis à ma disposition, le guide alla tout droit chez un négociant indien pour lequel le Saïd de Zanzibar m'avait donné des lettres. L'Indien était absent, mais Snay ben Amir vint à ma rencontre, et m'installa dans la maison d'Abaïd, qui se trouvait en voyage. Après m'avoir laissé un jour de repos, afin que je pusse régler avec mes porteurs, dont l'engagement était fini, tous les marchands de Kazeh, au nombre de dix ou douze, vinrent me faire une visite.

Comme le Zoungoméro dans le Khoutou, l'Ounyanyembé est un lieu de réunion pour les trafiquants, et le point de départ des caravanes qui, de là, se répandent dans l'intérieur. Sa position au centre de l'Ounyamouézi (la célèbre Terre de la Lune), dont il forme le district principal, la sécurité relative qu'il offre à ses habitants, ont déterminé les Omanis à y fonder un entrepôt. Quelques-uns même y séjournent parfois pendant plusieurs années, tandis que leurs agents battent la campagne pour recueillir des marchandises.

«On m'avait prédit un mauvais accueil de la part de ces Arabes; la façon dont ils me reçurent fut au contraire des plus encourageantes; nous rencontrions enfin des cœurs de chair, après n'avoir trouvé que des cœurs de roche. Tout ce dont j'avais besoin, tout ce que j'indiquai, même d'une façon indirecte, me fut immédiatement envoyé, et la moindre allusion au payement aurait été considérée comme une injure. Snay ben Amir, surpassant tous les autres, joignit aux citrons, au café, aux douceurs que dans ce pays on ne trouve que chez les Arabes, deux chèvres et deux bœufs. Il avait commencé par être confiseur à Mascate, et à l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire seize ans après ce début, il était l'un des plus riches négociants de l'Afrique orientale. Contraint par sa santé de renoncer à la vie active, il s'était fixé à Kazeh, où il remplissait les fonctions d'agent commercial et de procureur civil, et ses magasins d'étoffes, de rassade et d'ivoire, ses baracons à esclaves, composaient un village. D'une extrême obligeance, ce fut lui qui me procura des porteurs, qui les enrôla, qui se chargea de mes marchandises et fit tout préparer pour mon départ; enfin je dois à sa conversation instructive, une foule de renseignements sur la contrée que j'avais à parcourir. Il avait navigué sur le Tanganyika, visité les royaumes de Karagouah et d'Ouganda, situés au nord du lac, et l'ethnologie, les mœurs, les différents idiomes de cette région ne lui étaient pas moins familiers que ceux de l'Oman, son pays natal. C'était un homme pâle, entre deux âges, avec de grands traits, les yeux caves, le regard perçant, la taille haute, les membres décharnés: l'ensemble de Don Quichotte. Il avait beaucoup lu; sa mémoire était miraculeuse, sa pénétration excessive, et sa parole d'une facilité, d'une élégance dont j'étais surpris et charmé; bref, il était du bois dont on fait les amis; généreux et discret, à la fois plein de courage et de prudence, toujours prêt à risquer sa vie pour sauvegarder l'honneur, et ce qui est rare en Orient, aussi honnête que brave.

«Les Omanis ont, dans l'Ounyanyembé, une existence beaucoup plus facile et plus large qu'on ne pourrait le croire; leurs maisons, bien qu'à un seul étage, sont grandes et solidement construites; leurs jardins spacieux et bien plantés; on leur envoie régulièrement de Zanzibar, non-seulement tout ce qui est nécessaire à la vie, mais une quantité d'objets de luxe. Ils vivent au milieu d'une foule de concubines et d'esclaves parfaitement dressés au service; d'autres esclaves de toutes les professions leur viennent de la côte avec les caravanes; et comme en Orient les hommes les mieux élevés savent tous manier l'aiguille, il est rare que le besoin d'un tailleur se fasse sentir à Kazeh.

«L'habitation des Arabes, dans la Terre de la Lune, est tout simplement le tembé africain, modifié d'après les exigences de la vie musulmane. La verandah profonde et ombreuse, qui en ceint l'extérieur, abrite une large banquette où les hommes vont jouir de la fraîcheur du matin et de la sérénité du soir; c'est là qu'ils font la prière, qu'ils travaillent et qu'ils reçoivent leurs connaissances; sous la verandah est une porte semblable à une herse, qui donne accès dans un vestibule, où deux divans en terre battue, ayant des coussins de même matière, composent tout le mobilier; des nattes en recouvrent l'argile et sont remplacées par des tapis lorsqu'on attend des visites. Un couloir, qui tourne immédiatement pour tromper le regard des curieux, conduit de ce vestibule dans une cour, entourée de chambres et qui, chez les indigènes, est fermée par une estacade ou une palissade de roseaux. Pas de fenêtres à ces chambres, où l'air pénètre seulement par de petits œils de bœuf, qui au besoin font l'office de meurtrières. De la pièce d'honneur, où couche le maître du logis, on passe dans une salle complètement noire qui sert de magasin; le harem et les servitudes complètent ce genre d'habitation, le plus triste assurément qu'ait inventé les hommes. De l'intérieur des cellules qui le composent, le regard n'aperçoit que des murailles, et la petite cour où l'eau ruisselle durant la saison des pluies. Pendant le jour, une clarté douteuse contraste péniblement avec le rayon qui jaillit de la porte; et le soir il n'est pas de luminaire qui puisse éclairer ces murs terreux, gris ou rougeâtres. On y suffoque, ou l'on y subit les rafales du vent qui s'y engouffre. Chez les indigènes, la toiture laisse passer l'eau, et chaque solive du plafond, chacune des fentes de la muraille est habitée par des myriades d'insectes.

«Toutefois, pour des hommes qui vivent sous la verandah, et qui ont introduit le luxe dans la partie qui leur est personnelle, on conçoit que le tembé ne soit pas désagréable; je me suis trouvé fort bien dans celui d'Abaïd; et maintenant que le lecteur me sait confortablement installé à un jet de pierre de mon ami Snay ben Amir, il ne sera peut-être pas fâché d'avoir un aperçu des chemins que nous avons suivis pour en arriver là. Depuis son enfance, il entend parler des chameaux, des litières, des mules ou des ânes qui composent une caravane; mais le transport à dos d'homme qui caractérise un voyage dans cette partie de l'Afrique a été moins souvent décrit.

«Les routes, cette première attestation du progrès chez un peuple, n'existent pas dans l'Afrique orientale; les plus fréquentées ne sont que des pistes de vingt ou trente centimètres de large, tracées par l'homme dans la saison des voyages, et qui, suivant l'expression africaine, meurent pendant la saison des pluies, c'est-à-dire s'effacent sous une végétation opulente. Dans la plaine déserte, le sentier se divise en quatre ou cinq lignes tortueuses; dans les jungles c'est un tunnel, dont la voûte branchue arrête le porteur en accrochant son fardeau; près des villages, il est barré par une haie d'euphorbe, une estacade, un amas de fascines. Où la terre est libre, il s'allonge de moitié par mille détours. Dans l'Ouzarama et le Khoutou, il se traîne au milieu de grandes herbes, versées pendant la saison des pluies, brûlées pendant la sécheresse; il contourne des enclos, traverse des marécages, des rivières au lit vaseux, aux berges escarpées où l'eau vous monte jusqu'à la poitrine; partout il est miné par les insectes et les rongeurs qui le transforment en un piège perpétuel. Dans l'Ousagara, il disparaît au fond des ravins, s'arrête en face de montagnes abruptes, où il se métamorphose en échelle de racines et de quartiers de roche, que ne peuvent ni monter ni descendre les bêtes de somme. Le plus mauvais est encore celui qui borde les rivières, ou celui qui serpente sur le sol pierreux et déchiré qu'on trouve à la base des collines; le premier, envahi par une herbe touffue, est un repaire de voleurs; le second est une série de crevasses profondes, renfermant un ruisseau engourdi, brisé par des flaques de vase, et plus difficile à franchir qu'un torrent. De l'Ousagara jusqu'à l'Ounyamouézi, le chemin perce des halliers, parcourt des forêts, où les fondrières l'interrompent, et où la plupart du temps on ne le reconnaîtrait plus sans les arbres écorcés ou brûlés qui en marquent les bords. Ici est une barricade, plus loin une plate-forme soutenue par des souches; là-bas un petit arbre, arraché et replanté, couronné d'un croissant d'herbe, est coiffé d'énormes coquilles d'escargots, et de tout ce que peut inventer une imagination barbare. Dans l'Ouvinza et près de l'Oujiji, la piste cumule tous les inconvénients à la fois; ruisseaux, ravins, halliers, grandes herbes, rochers à pic, marais, crevasses et cailloux. On ne sait laquelle choisir des voies transversales qui pullulent dans les endroits habités; où elles n'existent pas, la jungle est impénétrable, et le conseil donné au voyageur, de préférer les lieux élevés pour y camper le soir, devient une ironie dans cette partie de l'Afrique; il lui serait plus facile de se creuser un terrier que de s'ouvrir un chemin dans ce réseau d'épines et de troncs d'arbres.

«On croit généralement dans l'île de Zanzibar que les caravanes ne traversent pas cette région; l'idée est juste, si on entend par caravanes ces longues files de chameaux et de mulets qui franchissent les déserts de l'Arabie et de la Perse; elle est fausse, si l'on applique cette qualification à une bande d'individus qui voyagent dans un but commercial. Les Ouanyamouézi ont toujours visité la côte, et lorsque la guerre ou les discordes de tribu à tribu leur en ont coupé la route, une nouvelle ligne s'est ouverte sur un point différent. Chez un peuple dont tout le confort et le luxe dépendent de l'échange, le trafic ne s'étouffe pas plus que la vapeur ne se comprime. Jusqu'à ces dernières années, tous les négociants faisaient porter leurs marchandises par des mercenaires de la côte ou de l'île de Zanzibar; le transport en est maintenant effectué par les Ouanyamouézi, qui considèrent le portage comme une preuve de virilité. On les voit, dès l'âge le plus tendre, se charger d'un petit morceau d'ivoire: porteurs de naissance, comme les chiens chassent de race. «Il couve ses œufs,» disent-ils en parlant d'un homme dont la vie est sédentaire; et «qui a vu le monde n'est pas vide de sens,» est de tous leurs proverbes celui qu'ils répètent le plus souvent. Néanmoins, en dépit de cet amour des voyages, ils ont la passion du sol natal, et rien ne prévaut contre le désir du retour, quand une fois il s'est emparé de leur esprit. Un Mnyamouézi débattra son engagement avec l'opiniâtreté d'un juif, et après deux ou trois mois de fatigues, s'il rencontre une caravane qui revienne à son village, un mot l'entraîne et lui fait abandonner tous les fruits de son travail. Au départ, quel qu'ait été l'empressement qu'ils aient mis à s'engager, la présence de nos hommes ne tient qu'à un fil tant qu'ils ne sont pas loin de chez eux; ils ont toutefois leur point d'honneur, et celui qui déserte laisse honnêtement à terre le fardeau qui lui a été confié.