Passage de l'Ouzagara.—D'après Burton.

«Le 5 mai nous touchions à la côte orientale de l'île. Le 10, le ciel était sombre, la chaleur étouffante, de sourds grondements accompagnés d'éclairs livides s'échappaient des nuages, serrés en ligne vers le nord, et qui, à l'ouest, décrivaient un arc au-dessus des montagnes. Le tonnerre seul interrompait le silence; tout présageait la tempête. Nous n'en quittâmes pas moins la baie de Mzimou au coucher du soleil; pendant deux heures nous côtoyâmes le rivage, puis nos pirogues furent lancées hardiment vers la rive opposée, et les montagnes de l'ouest diminuèrent rapidement à nos yeux. Un vent froid traversa tout à coup l'obscurité croissante, et les éclairs de plus en plus vifs semblèrent rendre les ténèbres palpables; le tonnerre, répété par les mille échos des gorges voisines, éclata et rugit de tous les points du ciel; les faisceaux de lances, plantées dans les pirogues, la pointe haute, appelaient la foudre; les vagues se soulevèrent, la pluie tomba en larges gouttes, puis en nappes torrentielles. Les rameurs, bien qu'aveuglés par les éclairs et l'averse, n'en restèrent pas moins fermes à leur poste; mais de temps à autre le cri: «Oh! ma femme!» proféré d'une voix gémissante, annonçait l'agonie intérieure; Bombay, voltairien quand le ciel était calme, passa la nuit à se rappeler ses prières; et protégé par mon mackintosh, je me demandais avec Hafin quel souci avaient de notre péril ceux qui en toute sécurité dormaient sur le rivage. Par bonheur, la pluie fit tomber le vent et les vagues, sans quoi notre esquif eût infailliblement sombré.

«Le Tanganyika, dont le nom signifie réunion des eaux, s'étend du troisième degré vingt-cinq minutes au septième degré vingt minutes latitude sud. Sa longueur totale est d'environ deux cent cinquante milles géographiques, et sa plus grande largeur de vingt à vingt-cinq milles. D'une forme irrégulière, il suit une ligne parallèle à celle de l'action volcanique, dont l'effet s'est manifesté de Gondar au mont Njésa, paroi extérieure du Nyassa. Les montagnes qui l'entourent forment une enceinte continue, dont l'élévation peut varier de six cents à neuf cents mètres, et dont les versants inférieurs sont couverts d'une végétation épaisse. Situé à cinq cent soixante-quatre mètres au-dessus du niveau de la mer, il se trouve à six cents mètres au-dessous du plateau adjacent (l'Ounyamouézi) et de la surface du Nyanza d'Oukéréoué, différence de niveau qui empêcherait toute connexion entre ces deux lacs, alors même qu'ils ne seraient pas séparés par des montagnes. L'eau du Tanganyika paraît douce et pure au voyageur, qui a été pendant longtemps réduit à l'eau saumâtre ou fangeuse de la route; mais les riverains lui préfèrent celle des fontaines qui sourdent sur ses bords. Ils prétendent que l'eau du lac n'étanche pas leur soif; ils ajoutent qu'elle corrode le cuir et le métal avec une puissance exceptionnelle. La teinte de cette masse transparente est normalement de deux couleurs: l'une, un vert de mer; l'autre, un bleu tendre. Pendant le jour, la nuance en est généralement claire et laiteuse, comme on le remarque dans les mers des tropiques; le vent s'élève-t-il, bientôt les vagues se gonflent, écument, surgissent d'un fond trouble et verdâtre, et l'aspect en est aussi menaçant que possible. Les vents périodiques qui soufflent sur le Tanganyika sont le sud-est et le sud-ouest. La brise de terre et de mer s'y fait sentir presque aussi distinctement que sur les rivages de l'océan Indien. Le vent du matin vient du nord, pendant le jour il est variable, et le soir un souffle léger s'élève des eaux. Les courants de l'atmosphère y sont nombreux, et leur action brusque est souvent désastreuse; les rafales, qui se heurtent en se croisant, gonflent les vagues et les entraînent en certains endroits à six, ou sept mètres du point ordinaire; c'est peut-être ce phénomène que les Arabes ont pris pour des effets de marée. Les indigènes n'ont pas trouvé le fond du lac; les Arabes n'y sont parvenus que près des rives. Ces dernières plongent dans l'eau bleue par une pente rapide et forment sous l'eau des bords une couche de sable et de galets. On aperçoit quelques récifs dans le voisinage de la côte, mais on ne rencontre ni écueils, ni bas-fonds une fois qu'on est en pleine eau; et bien que les îles soient assez nombreuses à la marge du lac, il paraît ne s'en trouver qu'une seule dans la nappe centrale.»

Rocher de l'Éléphant près du cap Gardafui.

Trois jours après, toute la flottille arrivait saine et sauve à Kaouélé, d'où nos voyageurs partaient le 26 mai pour reprendre la route qui les avait amenés de la côte. Le 20 juin ils rentraient à Kazeh, où Snay ben Amir les recevait avec sa générosité ordinaire. Là, tous les membres de la caravane subirent l'influence du climat: fièvre tierce ou quotidienne, maladies de foie et de poitrine, rhumatismes, ophthalmies, surdité, ulcérations, prurigo. Burton, cependant, payant à chacun de ces maux un tribut plus fort qu'aucun de ses compagnons, fut cloué pendant plusieurs mois sur un lit de douleurs. Le délai qui s'ensuivit forcément permit au capitaine Speke de pousser une pointe de trois cent soixante kilomètres, droit au nord, jusqu'au Nyanza d'Oukéréoué, qui, d'après les Arabes, est plus étendu que le Tanganyika. Speke était de retour le 25 août, et le 26 septembre la caravane se remettait en marche à travers les jungles, les marais, les torrents, les forêts, les déserts, les vallées et les montagnes où serpente le sentier que nous connaissons. Enfin le 3 février les voyageurs se retrouvaient au bord de l'Océan, et ils débarquaient à Zanzibar le 4 mars 1859.

Traduit par Mme H. Loreau.

Bien que dans la relation dont nous venons d'offrir un extrait aux lecteurs du Tour du monde, le capitaine Burton, cédant à un sentiment dont nous ne sommes ni les appréciateurs ni les juges, ait cru devoir garder le silence sur les découvertes personnelles, du capitaine Speke, ce sont celles-ci surtout qui ont éveillé l'attention du monde savant; car, plus spécialement que les autres résultats de l'expédition des deux Anglais, elles se rattachent au problème imposé depuis deux mille ans aux investigations des géographes: la recherche des sources du Nil.