Lorsque le 3 août 1858, après vingt-cinq jours de marche pénible, à travers une région que jamais encore n'avait foulée un pied européen, le capitaine Speke, du haut d'une colline, découvrit l'immense nappe d'eau de l'Oukéréoué, il put, d'un seul coup d'œil, reconnaître la véracité des assertions de ses guides arabes. Il avait devant lui un lac beaucoup plus vaste que le Tanganyika, si large, de l'est à l'ouest, qu'on ne pouvait en distinguer les deux rives, et si étendu, du sud au nord, que personne n'en connaissait la longueur.

Le capitaine Speke trouva deux degrés trente minutes pour la latitude de l'extrémité sud de cette mer intérieure, et s'assura que son niveau dépassait de onze cent quarante mètres celui de l'Océan. D'après des renseignements obtenus d'un grand nombre de ces riverains, son extension au nord de l'équateur ne peut être non plus au-dessous de deux degrés et demi, et de cette extrémité septentrionale s'échappe un cours d'eau qui, prolongé d'un degré ou deux encore, doit forcément rejoindre soit le Nil Blanc dans les environs de Kondokoro ou de Bélénia, derniers points atteints par les voyageurs venus d'Égypte et de Nubie, soit un des nombreux canaux encore inexplorés qui viennent rejoindre le Bahr-el-Abiad, dans le voisinage du lac Nu. La relation suivante, qui nous est adressée de Khartoum par notre collaborateur M. Lejean, se relie à cette hypothèse, en réduisant le Saubat, dans lequel pendant longtemps on a voulu voir un des bras principaux du haut Nil, aux proportions d'un affluent assez modeste.

FRAGMENT D'UN VOYAGE AU SAUBAT
(AFFLUENT DU NIL BLANC)
PAR M. ANDRÉA DEBONO[15].
1855

.... Le 23 décembre 1854, je quittai Khartoum avec une duhabié et un sandal montés par soixante-sept personnes, pour tenter la fortune au Saubat, jusqu'alors à peu près inconnu. J'arrivai le 1er janvier, après une navigation absolument dépourvue d'incidents, à l'embouchure de cette rivière. Le vent était favorable, mais le Saubat fait tant de détours qu'il me fallut plusieurs fois marcher à la cordelle. Nous voyageâmes toute la nuit, et le 2 à midi j'atteignais l'établissement que j'avais formé l'année précédente, et où m'attendait mon agent, M. Terranova. Après avoir réglé en cet endroit mes affaires commerciales, je repartis le 4, et naviguai trois jours dans les mêmes conditions que j'ai dites en commençant, tantôt à la voile, tantôt à la cordelle. Les villages des Dinkas, qu'on ne voit pas à l'entrée du fleuve, parce que les marais empêchent les noirs d'habiter sur cette partie du Saubat, commencèrent le 4 et les jours suivants à se montrer sur la droite.

Dernier établissement égyptien dans le Fazogl.—Dessin de Lancelot d'après Russegger.

Le 8, les villages dinkas disparurent pour faire place à ceux des Schelouks, peuples qu'il ne faut pas confondre avec ceux qui habitent sur le fleuve Blanc. Ceux du Saubat obéissent à un sultan qui demeure dans la tribu même: ils ont des cases en paille et des pirogues faites d'un seul tronc d'arbre, qui leur servent, lors des incursions de leurs terribles voisins les Nouers, à se sauver sur le fleuve avec leurs familles et leur mobilier, tant que dure la razzia.

Le 10, les nombreux détours du fleuve, qui avaient presque cessé depuis deux jours, recommencèrent à ralentir notre navigation. Le lendemain, je trouvai sur la rive gauche un grand rassemblement de Nouers, et comme j'entrai en relation avec eux pour un achat de bétail, ils me proposèrent de me réunir à eux pour écraser toutes les autres tribus du Saubat, leur enlever leurs enfants et leurs troupeaux, et partager les profits. Ils prétendaient former une masse de cinquante mille guerriers, et ajoutaient qu'ils pouvaient sextupler ce nombre, sans compter les femmes et les enfants qui les suivent toujours à la guerre, suivant l'usage du pays. Il est vrai qu'alors le vaincu perd non-seulement la bataille, mais encore sa famille et son bétail. Sans discuter leurs exagérations, je leur répondis que je n'étais pas venu au Saubat pour faire la guerre, mais pour acheter de l'ivoire; et me voyant résolu à refuser leur étrange proposition, ils se bornèrent à me demander ma neutralité dans la guerre qu'ils allaient faire aux Schelouks, ce que je leur promis aisément. Ils étaient persuadés qu'avec le secours d'une troupe d'hommes armés de fusils ils seraient invincibles.