Sceau du monastère.

Les revenus de tous ces couvents sont produits par l'exploitation des bois, la vente des noisettes et des olives. Koutloumousis récolte à lui seul deux cent mille ocques de noisettes. Lavra, Iveron et Philothéos exploitent annuellement pour cinq cent mille piastres de bois. Outre ces produits, les monastères ont de vastes propriétés appelées Métok, en Valachie, à l'île de Thasos et sur le littoral de la Turquie d'Europe.

Le jour de notre arrivée à Kariès était la veille d'un changement de gouvernement. Les épistates étaient enfermés pour procéder aux élections, et il y avait absence totale d'êtres vivants dans la cour du Konach. Au bout de quelques instants employés à nous promener dans le village, nous fûmes introduits dans une grande salle, sorte de galerie haute, ouverte sur la cour et garnie tout alentour de divans en estrades. Sur ces divans les membres de l'assemblée étaient assis à la manière turque, vêtus d'un manteau à manches amples, ouvert à la poitrine sur une robe de soie bleue ou violette, selon leur hiérarchie, et coiffes d'un kalimafki de feutre noir taillé comme une toque d'avocat. Sur les murs, lavés à la chaux d'un ton jaunâtre, ces personnages étoffés s'enlevaient merveilleusement. Le président s'avança appuyé sur sa crosse (πατεριζα, sorte de petite béquille noire garnie de nacre), et nous invita à prendre place sur le divan; puis il ouvrit les lettres, et quand il arriva à celle du patriarche, il en baisa la signature. Un Albanais avait apporté un escabeau chargé de confitures sèches et de café, et quand chacun fut armé de sa tasse et du tchibouk de rigueur, tous nous firent des questions sur la France, sur Constantinople, et surtout sur le but de notre voyage à l'Athos. Il leur semblait étrange qu'on vînt voir de pauvres moines, quand on vivait au milieu des splendeurs de l'Occident dont on leur avait dit merveille.

En notre qualité d'artistes, le président nous dit qu'il nous logerait chez le peintre Anthimès, une des lumières de la Sainte-Montagne. Avant d'aller chez notre hôte, nous montâmes faire visite à l'aga, qui habite la seconde aile du Konack. Ce pauvre musulman est là tout à fait dépaysé, n'ayant pour compagnons qu'un secrétaire et quelques Albanais de sa religion. C'est un jeune homme de trente à trente-cinq ans, ni beau ni laid, engraissé par l'oisiveté, hébété par la solitude. Il nous accueillit avec tout l'enthousiasme d'un homme ravi de voir d'autres visages que les profils liturgiques qui l'entourent; mais cette expansion fut de courte durée, et il retomba dans son assoupissement, dont il ne sortira vraisemblablement que le jour où il sera appelé à d'autres fonctions, ou admis à faire valoir ses droits à la retraite.

Anthimès, notre hôte, était un tout autre homme, vif, alerte et remuant. Il habitait sa petite maisonnette en compagnie d'un pappas appelé Manuel, sorte de paria qui faisait la cuisine, cultivait le jardin, nettoyait la maison, aidait le peintre dans ses travaux, l'assistait à la messe et trouvait le temps de dormir et de boire quelquefois outre mesure, malgré ces nombreuses occupations.

Pendant que nous attendions le moment d'être admis auprès du conseil, j'étais allé jusqu'au Catholicon[13]. Là entrait en même temps que moi un jeune homme. Vêtus tous les deux comme on l'est au pays du macadam, nous nous devinâmes Français. Il était peintre, s'appelait Vaudin, et travaillait avec M. de Sévastiannoff. J'avais entendu parler en Grèce des travaux de M. de Sévastiannoff[14] au mont Athos. Ma première visite fut naturellement pour lui. L'auteur des admirables reproductions photographiques que l'Institut a vues il y a quelques années, m'accueillit avec cette courtoisie et cette cordialité habituelle à l'aristocratie russe. Nous causâmes de la France en français, ce qui est une grande jouissance, et nous prîmes le thé en russe, ce qui est la bonne manière.

L'histoire du mont Athos est très-obscure depuis Jésus-Christ jusqu'au dixième siècle. Les moines font remonter à Constantin la fondation du monastère de Lavra, construit par saint Athanase l'Athonite. De ce saint Athanase il n'est question dans aucun historien; mais dans ce même monastère de Lavra, une fresque représente ledit saint Athanase recevant une chrysobulle des mains de l'empereur Nicéphore Phocas, c'est-à-dire vers 965. Cependant il est probable que certains monastères sont de fondation plus ancienne: ceux d'Iveron et de Vatopédi, par exemple, construits sur l'emplacement des villes de Dium et d'Olophisos, dont parle Hérodote et dont ne parlent pas les historiens byzantins.

Vue générale du mont Athos.—Dessin de Villevieille d'après M. A. Proust.