Ce monastère est habité par des caloyers russes[9] et grecs. Nous prîmes congé d'eux pour présenter le plus tôt possible nos lettres d'introduction à Kariès. Ce village est à quatre heures du couvent russe. On traverse jusqu'à une certaine hauteur des jardins et des plants d'oliviers entretenus par les moines, à l'aide d'un système d'irrigation très-ingénieux; l'eau est amenée des hautes assises du rocher par des troncs d'arbres creux ajustés bout à bout et étayés d'une branche à l'autre. Plus haut ce sont des bois de chênes et de châtaigniers d'une vigueur surprenante à cause du voisinage de la mer. Les historiens byzantins parlent fréquemment de cette végétation merveilleuse. «Ceux qui appellent l'Athos la terre de Dieu ne se trompent pas,» dit Cantacuzène. «La douceur de la température, dit Nicéphore Grégoras, la multiplicité des végétaux qui réjouissent la vue et embaument l'air, le chant des oiseaux, le murmure des eaux, le vol strident des abeilles, l'aspect de la grande mer, le calme des vallées, le silence et la solitude des bois, tout cela forme un tissu de voluptés qui ravissent les sens et élèvent vers Dieu l'âme recueillie dans de pieuses pensées.»

Kariès est caché dans un pli du versant oriental, au milieu de skites et d'ermitages accrochés à toutes les aspérités de la montagne. Les maisons sont basses, faites en bois, enduites d'un crépi rose ou blanc, et alignées sur les côtés d'une rue unique. Dans cette rue se tiennent, au fond de petites boutiques, ouvertes en tabatière, des moines qui vendent des rosaires, des gravures et des ustensiles de ménage sculptés par les ermites. C'est au bout de cette rue, dans une grande maison de modeste apparence, que siège le conseil qui gouverne la montagne.

Ce conseil est composé de vingt épistates représentant les vingt monastères. Un président, élu tous les quatre ans par cette assemblée, partage le pouvoir exécutif avec les représentants des quatre monastères de Lavra, Iveron, Vatopédi et Kiliandari. Ces quatre représentants administrent la montagne, et rendent compte de leur administration à l'assemblée générale qui, outre ces fonctions, juge les délits et les crimes. Les rescripts ou ordonnances doivent porter l'empreinte d'un sceau[10] dont chacun des quatre représentants possède un quart, ce qui fait que l'opposition d'un seul annule toute décision. Le gouvernement turc a reconnu cette petite république monacale après la prise de Constantinople, et s'en est déclaré le protecteur, moyennant un tribut annuel de 500.000 piastres versées entre les mains d'un aga qui réside à Kariès. La république entretient une garde de vingt Albanais chrétiens, destinés à faire la police de la montagne.

J'ai dit qu'il y a vingt monastères sur l'Athos. Dix-sept sont habités par des caloyers[11] grecs, un par des caloyers russes et grecs, et deux par des Serbes et des Bulgares.

Tous sont de l'ordre de saint Basile, mais ne sont plus gouvernés d'après les mêmes lois. Autrefois, ils avaient chacun un higoumène inamovible; mais à la suite de discussions dont je n'ai pu savoir au juste la date, l'organisation fut modifiée, et aujourd'hui dix de ces monastères seulement, dits couvents de cénobites[12], ont conservé les anciens usages; les dix autres ont pris la dénomination de couvents libres (ou διόρισμοι, distincts), et sont régis par un conseil d'épitropes renouvelé tous les quatre ans.

Les monastères des cénobites sont: Iveron, Kiliandari, Dyonisios, Koutloumousis, Zographos, Philothéos, Grigorios, Xénophon, Esphigmenou et Roussicon, couvent russe.

Les dix autres couvents se nomment: Vatopédi, Lavra, Pantocrator, Xiropotamos, Dokiarios, Karacallos, Simopétra, Stavronikitas, Agios Pablos et Castamoniti.

Les représentants des monastères de Lavra, Vatopédi, Iveron et Kiliandari, gouvernent les autres, non-seulement parce qu'ils sont les plus riches et les plus anciens, mais parce qu'ils portent le titre de monastères impériaux. (Sous les empereurs byzantins il y avait trois sortes de monastères: ceux qui relevaient directement de l'empereur, ceux qui relevaient des patriarches, et enfin ceux qui appartenaient aux évêques ou archevêques.)