Monastère d'Iveron.—Dessin de Karl Girardet d'après une photographie.
Il n'est pas aisé de démêler un plan dans cet amas de constructions: aussi le plus court et le plus vrai est de dire qu'il n'y en a pas. L'ensemble de cette Babel d'architecture, encaissé dans un vallon sur le bord de la mer, est triste, et c'est à regret qu'on quitte les sentiers boisés de la montagne pour les porches sombres et humides, les cours froides et les galeries nauséabondes du monastère. Nous tombions là dans un couvent de cénobites, c'est-à-dire en plein jeûne, mais, grâce à un quartier de mouton que nous avait offert le voïvode de Kariès, nous pûmes satisfaire nos appétits de carnivores.
Les jeûnes sont très-fréquents chez les Grecs. Voici les époques des principaux carêmes, sans parler des abstinences en l'honneur de tel ou tel saint particulier à chaque couvent: deux mois avant Pâques, trente jours après la Pentecôte, quinze jours avant l'Assomption et quarante jours avant Noël. Le lait, le poisson et les œufs ne sont pas permis, en sorte que le menu se réduit aux olives, au caviar et à quelques racines et coquillages. Les Orientaux, habituellement très-sobres, souffrent peu de ce régime que nous ne pourrions supporter longtemps.
L'higoumène ne fit donc qu'assister à notre repas. C'était un bon homme sans façons, dépourvu d'instruction, mais ne manquant pas d'une certaine finesse qui lui tenait lieu d'esprit. Il nous fit, après le dîner, les honneurs de son petit État de la meilleure grâce du monde. D'abondantes explications nous étaient données par le logothète, personnage maigre, laid, mais instruit. Ce saint homme parlait avec une telle familiarité de Dieu, de la Sainte-Vierge et des saints qu'on eût pu le croire de la céleste famille, s'il n'avait pris soin de rappeler de temps en temps son origine terrestre par de bruyantes interruptions que répétaient les voûtes sonores et qui prouvaient surabondamment que l'abus des plantes crucifères est chose nuisible à la santé: le cant oriental autorise ces écarts que notre politesse réprouve.
J'ai déjà dit que la fondation d'Iveron me semblait devoir être très-ancienne. On retrouve, en effet, dans les murailles des fragments de sculpture antique provenant des ruines de la ville d'Olophizos, ce qui permet de supposer que la construction a précédé la querelle des iconoclastes qui respectaient peu l'antiquité dans ses chefs-d'œuvre. Le logothète nous dit que ce monastère avait été élevé en l'honneur de saint Jean le Précurseur, par trois Géorgiens ou Ibériens (Jean, Euthimius et Georges), (των ιβηρων, des Ibériens); quant à la date de la fondation il l'ignorait. Cet établissement est immense et ne compte pas moins de trente églises rangées autour du catholicon. La disposition de ce dernier a été modifiée, car, à la suite d'un péristyle appuyé sur des arcs-boutants, une seule porte donne entrée dans le narthex qui se trouve, par cette économie, dans une obscurité presque complète. Il est du reste facile de voir que l'entrée principale a été murée, par le dessin transparent, sous le crépi du mur, d'une large arcade surmontée du labarum. Il n'y a pas là de nefs latérales: le vaisseau est en forme de trèfle. Une addition curieuse (particulière[20] aux églises de l'Athos) est celle d'absides semi-circulaires ménagées derrière le chœur pour servir de sacristie et de dépôt aux vases sacrés. Au-dessus des plaques de faïences émaillées qui recouvrent les murs jusqu'à hauteur d'appui, commencent les peintures. Les peintures de ce dernier ont été rafraîchies en 1846. Je dis rafraîchies, parce que le jour où un higoumène, ami de la propreté, trouve que la décoration de son église est ternie, enfumée par le temps, il fait venir de Kariès un maître-peintre. On l'héberge lui et ses élèves et, en peu de temps, il remet les fresques à neuf. Dans l'intérieur le mal n'est pas complet: le peintre a conservé les contours des anciennes images, et s'est contenté de les remplir d'un badigeon blafard; mais sous le porche extérieur, sa verve, ne trouvant plus de bornes, s'est livrée aux excentricités les plus étranges, sans sortir cependant des règles du Guide: il y a là une série assez peu ragoûtante de décollations, où, sans respect pour la perspective, le sang jaillit jusqu'aux derniers plans, occupés par une architecture bizarre. Ces maîtres goujats ne craignent pas de recouvrir les inspirations de Manuel Panselinos ou de tout autre maître de leurs méthodiques barbouillages, sous prétexte de restauration. Cependant ces peintures, qui ne supportent pas un examen sérieux, sont d'un effet décoratif surprenant. Ce but de la décoration, qui est le premier auquel doive tendre la peinture murale, semble avoir échappé à notre époque. On est désagréablement impressionné, quand on pénètre dans un de nos monuments religieux redécorés à grands frais, de cette mésintelligence entre l'architecte, les peintres et les statuaires; et la réunion dans un même cadre d'œuvres faites avec talent, mais sous des inspirations diverses, produit l'ensemble le plus discordant qui se puisse imaginer. Ici le moi disparaît; chacun comprend son rôle et s'y tient. Les raccourcis audacieux ne viennent pas rompre la simplicité des lignes architecturales, l'or s'y étale sans ambition, et la mosaïque mêle ses tons modestes aux nuances du marbre. L'ensemble est harmonieux, parce que l'inspiration est une, et ces fresques, plus que médiocres, apportent leur humble tribut au caractère monumental de l'édifice.
Ces peintures veulent joindre à ce côté matériel un autre rôle qui me semble moins complet: celui de l'enseignement. Il n'est pas un ornement, un agencement de détails qui ne soit combiné dans un sens mystique ou symbolique; rébus impénétrable à l'œil et à la pensée dont le sens est aujourd'hui souvent perdu. Les peintures des temples sont le livre des illettrés. Pour autres choses ne sont faites les ymages, fors seulement pour montrer aux simples gens, qui ne sèvent pas l'escripture, ce qu'ils doivent croire. Ce but n'est pas rempli par les peintres byzantins, et leur iconographie est souvent très-abstraite. En voici un exemple pris dans une de leurs compositions familières. Dans le crucifiement, au pied de la croix, est ouverte une fosse remplie d'ossements sur lesquels coule le sang du Christ. Du milieu de cette fosse sort Adam enveloppé d'un suaire, il semble se ranimer au contact du sang divin. Que signifie cette allégorie? Une légende veut que l'endroit même où fut plantée la croix, sur le Golgotha, fut le lieu de la sépulture d'Adam, et l'idée, déduite de ce fait que le sang divin vient racheter l'homme qui a commis la première faute, est belle; mais l'allégorie ne s'arrête pas là et, s'appuyant sur le texte d'une autre légende qui dit que la croix de Jésus-Christ a été taillée dans un arbre venu sur la tombe même d'Adam, veut que la faute du premier homme soit figurée par ce même bois sur lequel meurt le Sauveur de l'humanité. Il n'est pas facile de démêler dans ce double symbole la cause de l'effet, mais si on comprend cependant dans cette corrélation une pensée sublime, ce n'est pas toutefois chose faite pour les simples gens. La mort de l'Homme-Dieu est dans notre iconographie plus simple, mais aussi plus humaine; tandis que chez les Grecs la nature est calme et souriante le jour du crucifiement, chez nous, au contraire, les éléments se révoltent, la douleur est sur tous les visages, sentiment prosaïque qui interprète mal, ce me semble, le fait de la rédemption, mais qui est plus saisissable pour le vulgaire.
Pendant l'examen minutieux que nous faisions de ces peintures, l'higoumène ne cessait d'attirer notre attention sur des tableaux qu'il venait de recevoir de Russie. Rien n'est comparable au mauvais goût de cette sorte de bimbeloterie qui attire l'œil désagréablement. Les têtes et les mains seules sont peintes et ressortent maigrement d'un amas d'étoffes en relief surchargées de perles et de morceaux de métal. Les moines raffolent de ces afféteries et Pétersbourg en inonde les couvents.
On n'oublia pas de nous mener devant deux images de la Vierge en grande vénération sur la montagne. La première est au-dessus de la porte d'entrée, placée très-haut et peu visible à cause de l'épais treillage qui la recouvre. Un vieux caloyer assis sous le porche nous en conta l'histoire avec cette volubilité de cicerone qui ne tient aucun compte de la ponctuation. Voici le résumé de cette explication en quelques mots. Théophile, patriarche d'Alexandrie, l'ennemi de saint Jean Chrysostome, ayant fait brûler quelques monastères par suite de mésintelligence avec le moine Isidore, fit disperser les images. Une de ces images jetée à la mer fut poussée miraculeusement devant Iveron et recueillie par un caloyer appelé Gabriel: c'est cette image de la Vierge. La seconde est placée au fond d'une petite église dédiée aux saints apôtres: le panneau enfumé est entaillé à la hauteur du visage d'une large balafre dont s'échappent des gouttes de sang. Vers l'an 650, des pirates vinrent attaquer le monastère et y pénétrèrent. Leur chef, Éthiopien d'origine, s'avança jusqu'au fond de cette chapelle et frappa la Vierge au visage d'un coup de couteau qui fit jaillir le sang de la blessure. Le corsaire touché de ce miracle, se fit moine avec ses compagnons, et termina sa vie dans le couvent, donnant l'exemple d'une grande piété. On n'a su à ce nègre aucun gré de son repentir, car, outre qu'on l'a souvent peint sur les murs d'une façon peu indulgente pour son physique, on a eu l'idée de le faire figurer sous la forme d'une grosse horloge en bois. La présence de ce Croquemitaine s'explique mal dans un pays où il n'y a pas d'enfants.
Au milieu de ce monde d'images dont nous voulions reproduire une grande partie, les jours nous semblaient courts, malgré la bonne volonté du soleil qui s'attarde volontiers dans ce ciel sans nuages. Aussi nous ne sortions que rarement du couvent et profitions encore d'une partie des nuits pour faire des recherches dans les illustrations des manuscrits. Voulgaris, de son côté, imaginait des raffinements inconnus pour apprêter le même poisson, l'éternel barbouni (espèce de rouget) sous des aspects différents. À ceux qui voyageront en Orient, je recommande Voulgaris et le merle solitaire (turdus musicus) qu'il accommode très-délicatement avec la menthe hachée.
On a beaucoup chanté la vie monacale; on a célébré les louanges de ces associations qui, avec leur ferme croyance, ont laissé des monuments impérissables de leur génie. La foi du temps présent semble tendre vers un autre but et les moines d'aujourd'hui sont écrasés par ces constructions colossales du passé. Excepté aux heures de prière, ils restent peu dans le couvent et vont au dehors respirer un air plus pur que celui de leurs cellules.