Les frères lais se livrent aux travaux du jardinage, construisent des embarcations, vont à la pêche ou filent la laine pour la confection des vêtements. Pour ces différents travaux ils laissent leur lourde tunique et ne gardent qu'une culotte, costume qui, complété d'un chapeau de paille aux bords larges, leur donne la tournure de cosaques déguisés en planteurs. Plusieurs sont surveillés par des moines, car l'inviolabilité de la montagne fait que souvent, à côté de réfugiés politiques, se glissent des assassins, voleurs, ou autres gens d'humeur batailleuse.

Dans les couvents grecs l'hospitalité est toute gratuite et largement pratiquée à l'égard du premier venu qui frappe à la porte, musulman, juif ou chrétien: cependant il ne faut pas oublier que les Grecs sont maîtres en l'art de la diplomatie, et force était souvent de donner un bakchich par-ci, faire un portrait par-là, pour retirer de tel ou tel coin telle ou telle chose précieuse.

Parmi le peu d'étrangers qui ont séjourné ici, nous disait l'higoumène, plusieurs sont tombés malades, malgré la salubrité du climat. Cela n'a rien en effet qui doive surprendre. Il est évident que celui que n'attire là aucun intérêt artistique, ne doit pas tarder à être atteint d'un spleen précoce. Le régime monacal est mauvais, les appartements pratiqués dans les galeries extérieures sont intolérables dans le jour à cause de la chaleur, la propreté est douteuse, et les sentiers de la montagne sont peu praticables. Il ne resterait donc, outre l'accueil gracieux qu'on reçoit et le charme assez rare de la conversation des moines, que le spectacle de la nature, splendide dans ses effets les plus gigantesques, si la règle des couvents ne faisait fermer les portes au coucher du soleil et ne vous réduisait à la contemplation de l'horizon immense du haut d'un balcon accroché sous les toits comme un nid d'hirondelles. Une de nos distractions était, pendant la nuit, quand les simandres réveillaient les échos endormis du couvent, de voir apparaître successivement sur les galeries les moines à peine éveillés, se dirigeant vers l'église d'un pas chancelant, armés de petites lampes à la lueur tremblotante. Cela nous représentait, avec ces acteurs cassés par l'âge et vêtus de leurs tuniques longues comme des suaires, quelque chose comme une répétition du Jugement dernier, figuré dans les vieux almanachs.

Il nous prit fantaisie, un matin, de visiter le monastère de Stavronikitas (σταυρος, croix, νικη, victoire), à deux kilomètres à peu près d'Iveron. L'higoumène nous donna une barque avec deux moines. P. Nyphon et P. Pacôme avaient les bras solides et, en quelques coups d'avirons, ils nous débarquèrent sur une plage fleurie de myrte et de rosiers. Nous gagnâmes de là le monastère à pied. Sa construction, surmontée d'un donjon carré, flanquée de tourillons en culs-de-lampe et surveillée à l'entrée par deux échanguettes haut placées, offre un appareil militaire complet. On nous avait vanté à Kariès les peintures de Stavronikitas, mais le moment de notre visite était mal choisi; presque toutes les églises étaient fermées. On réparait l'intérieur de la cour et il pleuvait des moellons avec accompagnement continu de la scie et du marteau. Ce que nous vîmes de plus surprenant était un moine dormant au milieu de ce vacarme. Après avoir pris à la hâte quelques croquis, un entre autres dans le Catholicon, d'après une belle image de saint Nicolas[21], nous regagnâmes la barque. «Avez-vous vu, nous dit le P. Pacôme, l'image miraculeuse?» Nous ne l'avions pas vue, mais nous n'en eûmes aucun regret, étant déjà habitués à ces exhibitions qui se répètent dans tous les couvents et n'offrent le plus souvent rien de remarquable au point de vue de l'art.

L'higoumène d'Iveron.—Dessin de Pelcoq d'après une photographie.

Les miracles sont du reste fréquents dans l'Église d'Orient, et par ce moyen les prêtres entretiennent la superstition. Nous en eûmes une preuve le lendemain à Iveron. Il y a, à la porte des couvents, de petites chapelles funéraires, appelées kimisis, dans lesquelles on dépose les cadavres des moines. J'étais assis avec Schranz dans un de ces caveaux abandonnés depuis longtemps et encombré d'ossements. Nous étions là, absorbés dans des études phrénologiques, quand entra Ianni, notre cavas albanais:

«Voilà un crâne de vroucolacas[22] (possédé), dit-il, me désignant celui que je tenais à la main; il a les dents noires.—Cela prouve tout au plus qu'il les avait mauvaises, répliqua Schranz.—Vous n'avez donc jamais vu de vroucolacas, effendi?—Non.—J'en ai vu un, moi. Il y avait à Kavala un homme qui s'appelait Makalakis, qui avait le mauvais œil et qui toute sa vie avait fait du mal aux autres hommes. Quand il traversait le champ du voisin, le tabac montait sur pied, et les femmes qu'il regardait devenaient stériles. Un jour on le trouva mort près du tsarchi. Il était noir comme ceux qui meurent de la peste. «Voilà qui est mauvais,» dit le pappas. Pendant toute une année, Makalakis ne cessa de rôder autour des maisons voisines. On alla chercher le pappas, et on déterra Makalakis: son corps était toujours noir et ses chairs étaient fermes, comme s'il fût mort la veille. «Allons chercher l'évêque,» dit le pappas, et quand vint l'évêque, qui était un saint homme, les chairs se décomposèrent, mais les os restèrent noirs, et cela n'est pas naturel, effendi, et ce crâne que vous tenez là est celui d'un vroucolacas.

Comme nous en parlions le soir au logothète: «Cela est vrai,» nous répondit-il froidement. Nous n'eûmes garde d'insister. C'était un fort aimable homme du reste que ce logothète, n'eût été un grain de méfiance qui l'empêchait souvent de nous donner tous les enseignements que nous voulions de sa science. Nous passions une partie des soirées avec lui dans la bibliothèque du Catholicon. La facilité avec laquelle Schranz parla cinq ou six langues nous avait engagés à faire quelques recherches, mais c'eût été vrai travail de géants, et la poussière que renfermaient ces piles de livres ne tardait pas à rendre le séjour de l'étroite chambre intolérable. J'ai dit que les recherches jusqu'à ce jour avaient été peu fructueuses: Jean Belon[23], un des seuls voyageurs qui aient écrit sur l'Athos, dit que les prélats de l'Église grecque, ennemis de la philosophie, excommunièrent tous les prêtres et religieux qui tiendraient livres, et en écriraient, ou liraient autres qu'en théologie, et qu'ainsi plusieurs livres ont été ruinés et perdus. «Voulez-vous savoir positivement, dit M. Deschanel, dans son livre sur Sapho, comment furent perdues tant d'œuvres d'un si grand prix? écoutez un témoin irrécusable en cette question, un pape. Halcyonius, savant du seizième siècle, fait parler ainsi Jean de Médicis, qui fut plus tard Léon X. «J'ai entendu dire dans mon enfance à Démétrius Chalcondyle, homme très-savant dans les lettres grecques, que des prêtres chrétiens avaient eu assez de crédit auprès des empereurs byzantins pour obtenir d'eux la faveur de brûler en entier un grand nombre d'ouvrages des anciens poëtes grecs. On les remplaça (ajoutait-il, avec un peu de malice, ce me semble) par les poëmes de notre Grégoire de Nazianze, qui, s'ils inspirent des sentiments religieux, ne peuvent pas cependant prétendre à une élégance aussi attique. Si ces prêtres ont été honteusement impies envers les poètes grecs, ils ont donné un grand témoignage de piété catholique.»