La récolte des noisettes au mont Athos.—Dessin de Villevieille d'après M. A. Proust.

Le soir, le bon vieux père, qui ne voulait nous laisser ignorer rien des distractions de son bienheureux séjour, nous mena à la pêche aux flambeaux. Cette pêche est la même que celle qui se fait dans la baie de Naples et sur certaines côtes de France. On allume un feu de bois résineux à la tête d'une embarcation légère et on perce d'un trident, les poissons que l'on surprend endormis. Pendant l'été, les caloyers font cette pêche et salent pour l'hiver les poissons en très-grande abondance sur cette côte.

Le lendemain, nous allâmes visiter les ruines du monastère d'Archangelos: en allant là, nous rencontrâmes un grand nombre de moines qui récoltaient les baies de lauriers dont ils fabriquent une huile très-estimée par les Turcs, et les noisettes qu'ils transportent à Constantinople.

À notre retour au couvent, nous nous séparâmes de notre compagnon le pappas. Lui continuait sa route par le couvent russe; nous, nous retournions à Kariès.

Après de nouvelles visites dans les couvents qui entourent la capitale, dans les skites, les ermitages et les cellules, nous fîmes dans les ateliers de gravures[41], une collection complète d'images qui devait nous servir à l'iconologie de la Grèce; nous achetâmes des chapelets, rosaires, cuillers en bois, kalimafki, chemises de laine (les moines ne portent que celles-là) et bouteilles clissées à la résine que fabriquent les ermites et qu'on vend chaque samedi au marché de Kariès; puis nous reprîmes notre pèlerinage, nous dirigeant vers le couvent du Fleuve-Sec (Xiropotamos), placé au-dessus du petit port de Daphné.

Nous étions au 1er juillet: les images du passé, ce commencement de spleen, commençaient à nous assaillir. Les couvents de la côte occidentale étaient peu intéressants: Agios Pablos, Agios Dyonisios, Agios Gregorios n'avaient, nous disait-on, que des églises neuves, des peintures refaites et des bibliothèques vides. Simo-Petra (la Pierre de Simon) ne nous avait rien montré que sa position hardie sur un rocher aigu. Nous prîmes le parti de rester à Xiropotamos qui nous offrait de nombreux sujets d'études. Mais, malgré la conversation savante du P. Calliste, un des épitropes les plus instruits de la montagne, malgré les plaisanteries du P. Bimataris, infortuné sans barbe, qui n'avait pas été élevé dans le Seraï, mais en avait connu les exigences, malgré nos occupations de tous les jours, malgré le plaisir de la chasse, malgré les douceurs de la pleine-eau et les charmes de la pêche, les faces mornes de ces moines nous semblaient ennuyées et ennuyeuses, et chaque nuit nous surprenait causant des différents modes de suicide.

Un matin que nous étions allés attendre des chacals au gué, nous vîmes paraître à l'horizon, à la pointe du cap Felice, la voile rayée d'une tartane; elle eut longtemps l'air d'hésiter..., enfin elle mit le cap sur Daphné....

Le 9, nous faisions voile pour Salonique.

Notre tartane était montée par trois hommes et un enfant.

Le patron, ancien corsaire, faisait par pénitence un commerce peu lucratif avec les moines, espérant, par l'intercession de ces saints personnages, se faire bien venir de la Panagia, leur protectrice. En revanche, les bons pères le tenaient en grande estime et l'honoraient d'une confiance toute particulière.