J'avais formé, pendant mon séjour en Grèce, le projet de visiter leurs couvents, et, le 9 mai 1858, après m'être muni à Constantinople de lettres patriarcales, sans lesquelles on court le risque d'être mal accueilli des moines, je quittai Pera avec mon ami Schranz et le drogman Voulgaris. Schranz devait m'aider à reproduire les peintures par la photographie; Voulgaris se chargeait de la linguistique et de la cuisine. Notre projet était de toucher à Salonique, et de là de gagner l'Athos par terre.

Le 10 nous entrions dans le golfe Thermaïque, et le lendemain nous doublions la pointe de Kara-Bournou.

Derrière cette pointe, au fond d'une large baie paisible comme un lac, Salonique[1], ceinte d'un cordon de murs bastionnés, s'étage en amphithéâtre sur les flancs arides du Cortiah. Cette ville, déchue de sa splendeur, a un air de coquetterie surannée assez étrange; ses maisons décrépites, ridées et replâtrées, semblent se pencher complaisamment pour refléter leur image dans la mer; agaceries perdues, car, à part quelques vieux courtisans qui viennent là par habitude chercher les soies de Serrès et le tabac de Yenidjé, la rade est vide. Nulle part le proverbe grec: Là où l'Osmanli met le pied, la terre devient stérile, ne trouverait une application plus juste. Le sol est sans culture, coupé de flaques d'eaux croupissantes, l'air chargé de miasmes putrides. Aussi, pendant les chaleurs de l'été, un grand nombre des habitants, fuyant les fièvres, se retirent à l'ouest de la ville dans un faubourg appelé Kalameria (beaux lieux). De ce côté, en effet, de joyeuses touffes de platanes, groupées selon le caprice des pentes, dessinent le cours du Vardar et respirent la vie, tandis qu'au levant de maigres cyprès cachent mal les cimetières, ce qui indique bien clairement que c'est de là que vient la mort.

La ville est partagée en deux par une rue qui s'étend de l'est à l'ouest, parallèlement à la mer. Cette rue est grande, régulière, bordée de boutiques à auvents, et terminée à chacune de ses extrémités par un arc de triomphe. C'est là l'endroit vivant, le quartier animé de la ville; ailleurs le silence est complet, les rues sont désertes, étroites et taillées à pic dans le rocher. On ne s'explique cette préférence pour la ville basse que par la difficulté d'atteindre les quartiers hauts; car les immondices entraînées par la pente naturelle font de la première un véritable égout, et il n'est rien de plus sale que cette large rue et le bazar qui l'avoisine, si ce n'est la population qui l'anime. Cette population est en grande partie composée de juifs. «Le grand nombre de juifs, dit naïvement Hadji-Kalfa[2], est une tache pour la ville, mais le profit qu'on retire de leur commerce fait fermer les yeux aux vrais croyants.»

Au milieu des Bulgares et des Grecs, confondus par un costume noir comme un vêtement de deuil, on reconnaît les juifs à leur coiffure faite d'un mouchoir de coton roulé en turban, à leur veste bordée de fourrures, et surtout à ce nez proéminent qu'ils ont conservé sous toutes les latitudes. Leurs femmes ont un accoutrement qui rappelle les modes du Directoire: un diadème en carton, recouvert de métal et serré sous la mâchoire par une étoffe légère, leur cache complétement les cheveux, fait saillir les joues et ressortir la pâleur mate de leur visage. Une robe de laine frangée en dents de scie, retenue sous les seins par une ceinture agrafée d'or, accuse les formes et laisse voir les pieds chaussés de babouches ou de brodequins lacés.

En butte au mépris de tous, hommes et femmes ont cet air inquiet qu'imprime la persécution.

Un hasard heureux nous avait fait arriver à Salonique le jour où les bergers descendent de la montagne pour se louer pendant le temps de la moisson: le bazar en était encombré. Nous profitâmes de cette foule pour perdre deux ministres anglicans qui, depuis le bateau, nous entretenaient avec ténacité de discussions religieuses à notre gré trop subtiles, et nous nous mîmes à la recherche des mosquées.

Mosquée de Salonique.—Dessin de Girardet d'après M. A. Proust.