Salonique, qui compte au plus soixante mille habitants, n'a pas moins de trente sept mosquées, parmi lesquelles on reconnaît dix anciennes basiliques appropriées au culte musulman par l'adjonction de minarets et de portiques sarrasins. Un Juif, qui tenait comptoir de saraf (banquier) au coin d'une rue, consentit à nous servir de guide, et nous mena à Saint-Démétrius (Kassoumihié-Djami), dans le quartier d'Eski-Acapoussi.

Cette basilique a été construite au commencement du huitième siècle sur le tombeau de saint Démétrius, martyrisé à Salonique en 307. «De ce tombeau, dit l'historien Nicétas, jaillissait une source d'huile sainte.» Au jour même de l'entrée d'Amurat dans la ville, cette source se tarit. Les imans ont respecté le tombeau et le montrent aux étrangers dans un des angles de la mosquée, tolérance dont le mérite est atténué par le bénéfice qu'ils en retirent. L'église est précédée d'une petite cour carrée, ombragée de figuiers. Le narthex a deux entrées. (Le narthex est le vestibule, le pronaon des temples grecs. Cette disposition n'existe pas dans les églises du moyen âge, dont la nef communique directement avec la rue.) C'est dans le narthex que se tenaient les catéchumènes (κατηχουμενοι, qui se font instruire), les énergumènes (ενεργουμενοι, possédés) et tous ceux qu'on ne jugeait pas dignes d'approcher du sanctuaire. Les portes de l'église leur restaient ouvertes seulement pendant le sermon qui précédait la célébration du service divin: de là vient qu'il y a souvent dans les homélies grecques des discours adressés aux païens pour combattre leurs croyances et les attirer à la foi chrétienne, coutume qui semble s'être conservée dans les sermons de nos prédicateurs, qui parfois s'adressent à leurs ouailles comme à des infidèles. Le narthex est couvert par le γυναικωνιτης, galerie réservée aux femmes. «Le peuple était assis par ordre, dit saint Grégoire de Nazianze, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, et, pour être plus séparées, elles montaient à une galerie haute, s'il y en avait.» (Il en est toujours ainsi dans les églises du rite grec.)

Femmes albanaises près d'un arabas, à Vasilika (voy. p. [107]).—Dessin de Villevieille d'après M. A. Proust.

La basilique de Saint-Démétrius est partagée en trois nefs par deux rangs de colonnes qui soutiennent les galeries latérales. La principale nef est formée par seize colonnes de vert antique, et le sanctuaire par quatre colonnes de granit rouge d'Égypte. Les dalles sont de marbre blanc, les murs marquetés de porphyre, la charpente, apparente, en bois de chêne, sans peinture et sans ornement.

Tout près de là est Ostendji-Effendi, ancienne église de Saint-Georges, connue dans la ville sous le nom de Rotonde à cause de sa forme circulaire. On y conserve un bloc de vert antique sur lequel prêcha saint Paul. Ce monument, garni à l'intérieur de mosaïques, doit être un des plus anciens de la chrétienté. M. Cousinery le fait remonter au temps des dieux Cabires[3]. Cabires ou non, il est possible que ce temple soit païen, mais il est certain que les mosaïques qui l'ornent sont chrétiennes; mosaïques, du reste, assez médiocres et bien loin de valoir celles de Sainte-Sophie, petite église élevée par Justinien dans le quartier de Souuk-Sou (l'eau froide). Je ne connais pas de vestige plus beau de l'art des mosaïstes que cette coupole, respectée par les Turcs peut-être à cause de son admirable pureté. Quinze figures de plus de trois mètres d'élévation occupent le pourtour. Elles représentent la Vierge entre deux anges et les douze apôtres. Au centre plane le Christ dans une gloire avec cette inscription: «Homme de Galilée, pourquoi vous arrêtez-vous levant les yeux au ciel? Jésus, qui en vous quittant s'est élevé dans le ciel, viendra de la même manière que vous l'y avez vu monter.» Ces figures se détachant sur le fond d'or par larges teintes d'un ton franc sont d'un effet décoratif merveilleux.

Après Sainte-Sophie, je citerai Sarali-Djami-Si, dans le quartier d'Eski-Saraï, remarquable par sa disposition en croix latine; Eski-Djouma, basilique à deux étages comme Saint-Jean-Studius de Constantinople; et l'ancienne église de Saint-Bardias, aujourd'hui Kassendjitar-Djami-Si, mosquée des chaudronniers. (L'esnaf ou corporation des chaudronniers et celle des tanneurs ont une grande importance à Salonique.)

La disposition de ces basiliques n'affecte que deux types, l'un à branches égales, voûté en coupoles; l'autre, sans coupoles et sans croix, de forme longue comme les basiliques de Rome. Toutes sont petites et la plus grande ne couvrirait pas le cinquième de la surface d'une de nos cathédrales. On n'y trouve pas la hardiesse des monuments du moyen âge, mais le plan en est plus saisissable et se rapproche plus, à ce titre, des conceptions de l'antiquité grecque si admirables par leur unité. Le jour y pénètre faiblement par de petites lucarnes, et donne un air de mystère à ces sanctuaires intimes d'une religion dont la morale austère ne s'accommodait pas encore des splendeurs que la foi affaiblie devait plus tard demander à profusion.

J'ai parlé de deux arcs de triomphe placés à chaque extrémité de la Grande-Rue, ancienne voie Egnatia. Ces deux monuments élevés, l'un à Auguste, l'autre à Constantin, sont en mauvais état et engagés à leur base dans des maisons qui empêchent d'en saisir les détails. Dans cette même rue, au-dessus d'une terrasse juive, paraissent cinq colonnes d'ordre corinthien avec des cariatides sculptées en bas-relief. Pokocke fait une description pompeuse de cette ruine, qui n'eut sans doute pour nous que le tort de se trouver trop près des chefs-d'œuvre d'Athènes. On pense que là était l'emplacement de l'hippodrome où Théodose fit massacrer les chrétiens, et que ces restes sont la tribune qui formait le fond du cirque. Les juifs appellent ces cariatides: las Encantadas, les Enchantées, et les Turcs: Soureti-malek, figures d'anges.