.... Depuis notre arrivée à Salonique nous n'entendions parler que des exploits d'un brigand albanais, appelé Rabottas, qui ravageait la Chalcidique. Les quelques tours de son métier qu'on racontait dans les cafés n'avaient rien de rassurant; cependant il n'y avait qu'une voix pour dire que c'était un honnête homme. Cette qualification d'honnête homme, accolée à celle de brigand, a pour nos oreilles quelque chose de malsonnant. En Turquie, cet assemblage d'épithètes semble tout naturel et l'est en effet. Il faut savoir que le raya[4] est à l'Osmanli à peu près ce que l'ilote était au Spartiate. Or le raya, qui ne peut supporter ni la surcharge d'impôts, ni l'enlèvement de sa fille ou de sa femme, ni autre injure du même genre, se retire dans la montagne pour fuir l'oppression. Jusque-là cet homme est parfaitement honnête; mais il arrive forcément qu'il ne peut vivre sur un rocher inculte de l'air du temps; alors il pille les caravanes, rançonne les villages, et, son indépendance compromettant celle de beaucoup d'autres, il prend naturellement place dans la catégorie des brigands. Ce sont ces brigands qui ont poussé la Grèce à la résistance une première fois et qui, selon toute probabilité, l'aideront une seconde. En attendant il est prudent de s'en garder quand on voyage; le pacha nous donna à cet effet une escorte de deux zaptiés de sa garde, ou bachi-bozouks, et la Porte y adjoignit deux hommes armés pour protéger ses chevaux. Notre départ était fixé au 14 mai. Un marchand de Scio, qui allait au mont Athos pour affaires, nous demanda la permission de se joindre à nous. Nous la lui accordâmes, mais, faute d'un cheval, nous nous vîmes forcés de refuser la même faveur à un moine qui revenait du Sinaï et désirait regagner sa Thébaïde. Ce fut sans regret, car le P. Gédéon était bien la personnification du moine dont il est dit: ὁ ἀνάξιος, καὶ ἀνωφελὴς ἱερομόναχος, ὁ ἀνυπόδητος καὶ ῥακενδύτης καὶ ἀλόγων ἀλογώτερος, l'indigne, l'inutile moine sacré, le va-nu-pieds, le déguenillé et le plus animal de tous les animaux, et il n'avait certes pas médité cette parole de saint Ambroise: «Que la netteté de ton visage, de tes mains et de tes vêtements soit un signe de la pureté de ton cœur et de l'innocence de ta vie.»[Retour à la Table des Matières.]
Préparatifs de départ. — Vasilika. — Galatz. — Nedgesalar. — L'Athos Saint-Nicolas. — Le P. Gédéon.
Jean Belon, du Mans, dans son livre Des singularités, dit «que les Turcs sont gens qui savent le mieux charger et descharger bagages en allant par pays que nuls autres.» Les Turcs de Salonique ont compromis cette réputation d'équilibristes; car l'empressement maladroit qu'ils mettaient à charger les chevaux de bât nous fit perdre deux grandes heures, et la chaleur était déjà accablante quand la colonne se mit en mouvement.
Les deux zaptiés ouvraient la marche. L'accoutrement des bachi-bozouks varie selon le caprice de chacun. Ceux-là portaient la veste albanaise couleur lie de vin rehaussée de broderies noires, le pantalon large resserré au genou et le turban conique: un arsenal d'armes de toute sorte chargeait leurs ceintures. Les armes sont le luxe des Albanais, et leur vanité à cet endroit ne s'arrête qu'à la limite de leurs moyens pécuniaires, limite qui chez les bachi-bozouks n'est précisée que par leur plus ou moins d'aptitude au pillage. De nombreux καλη ὡρα (bonne heure), καλη ἡμερα (bon jour), augourler ola (que les augures soient bons), nous étaient adressés par les curieux que le bruit de ce convoi de tchelebis avait attirés sur leurs seuils.
Après trois heures de marche pénible dans les sables, sous un soleil de plomb, nous arrivâmes au Kiarvan-Saraï de Vasilika. Vasilika est un hameau de dix ou douze maisons au plus, relevé sur les ruines qu'en fit en 1821 Achmet-Bey. Quelques familles grecques l'habitent. Le sol est riche, fertile, planté de vignobles et de figuiers, et l'eau y descend en abondance de la montagne.
Sous cette oasis verdoyante, un groupe de femmes se reposaient près d'un arabas. Nous cherchions à les deviner sous leur voile transparent, quand, à la vue des Albanais, elles s'enfuirent, preuve du respect qu'inspirent les agents de l'autorité turque....
À mesure qu'on s'éloigne de la mer, les habitations deviennent rares, le myrte pousse librement dans cette terre féconde que méprise la charrue, et ce n'est qu'à Galatz qu'on retrouve l'agriculture et son cortège mugissant: Galatz est adossé au mont Disoron, au fond d'un cirque gigantesque. Ses maisons, éparpillées sur le rocher, et surmontées d'une énorme tour qui projette dans la vallée son ombre trapue et massive, lui donnent l'aspect d'une petite ville....
.... Le lendemain, quand nous partîmes, le brouillard enveloppait encore la montagne, mais le soleil ne tarda pas à devenir ardent comme la veille, et nous mîmes pied à terre à Nedgesalar pour prendre une tasse de ce café léger qu'on sait faire bon en Orient dans la plus pauvre cabane. Il nous fut servi par une grande fille assez laide, mais dans la plus jolie cafetière du monde, vraie merveille de poterie dont la forme ovoïde rappelait les anciens types grecs.
À partir de Nedgesalar le sentier va toujours en montant, et nous remarquions qu'en sens inverse de la végétation, qui se rabougrit et se ratatine par degrés à mesure qu'on approche des hauts sommets, les hommes ont les épaules plus larges, le regard plus fier et la démarche plus assurée, la tyrannie oisive qui courbe et flétrit ayant d'ordinaire le pied peu montagnard. Mais comme il n'y a pas de règle sans exception, nous n'avions pas fait un kilomètre, que la première partie de nos observations se trouva de tous points inexacte, et que nous entrâmes sous un couvert d'arbres, tels que nous n'en avions encore vu dans aucune vallée. On se ferait difficilement une idée de ces monstrueux colosses entrelacés et enchevêtrés les uns dans les autres comme les serpents de la tête de Méduse. Quelques-uns ont monté droits, unis, comme d'un seul jet, par l'échappée que leur laissaient les voisins; d'autres, moins heureux, refoulés par de plus forts, se sont contournés, tordus en rameaux courts, énormes, boursouflés aux extrémités, et la séve faisant irruption a ouvert dans leurs flancs de larges cratères béants ou mis à nu des excroissances informes. Sous cette végétation tourmentée fleurissent, comme en une serre chaude, le rhododendron à fleur pourpre, l'airelle rouge et l'amaryllis.
Au sortir de ce ligneux orage nous attendait un de ces spectacles géographiques qui surprennent sans émouvoir. L'Athos[5], semblable à un sphinx accroupi dans la mer, s'étalait à l'horizon dans toute sa longueur: jusqu'à lui les vallées se succédaient nombreuses comme les sillons d'un champ labouré; à droite, on découvrait toute la presqu'île de Pallène et, à gauche, Orfano, au bout d'un golfe arrondi au compas: tout, même au plus loin, était baigné d'une nappe de lumière limpide et transparente. On suit encore de là, à chaque pas, les traces de l'incendie de 1821. Les Turcs ont appliqué la sinistre parole de Makmoud: «Fer, feu, esclavage,» ont tout détruit jusqu'à Polyhieros (ancienne Olynthe).