Le soir, à neuf heures, nous traversions la rivière de Doutlitchaï (de la mûre noire), quand un pappas qui passait par là nous dit que nous étions venus trop sur le sud-est, qu'il nous fallait gagner la plage de Gemati, et que près de là nous trouverions le village d'Agios-Nicolaos où nous pourrions passer la nuit. À minuit nous arrivions audit village, mais là, complication imprévue! les maisons étaient encombrées de vers à soie. On nous déblaya bien deux chambres de ces hôtes incommodes, mais on oublia d'en chasser les puces, punaises, pucerons et maringouins qui n'eurent garde de nous oublier, étant conviés à un festin assez rare pour eux. Je compris à ce moment la distance que mon ami C.... met entre ces deux mots: Voyage.... d'agrément; mais toute peine a sa récompense, et, ne pouvant dormir dans cette magnanerie, nous eûmes le loisir d'admirer aux premiers rayons du soleil les cocons rangés sur des claies comme autant de petites bulles d'or.
Une tartane qui chargeait du bois tout près de là, à Vorvourou, nous offrit de nous faire traverser le golfe de Monte-Santo. Nous attendions à l'ombre d'un platane que les vents nous fussent propices, quand nous vîmes arriver le P. Gédéon, haletant, essoufflé, ruisselant et les pieds gonflés. Il était venu de Salonique à pied en suivant la côte. C'était au fond un assez bon homme que ce P. Gédéon, malgré sa malpropreté, et cette malpropreté même était peut-être une vertu. Saint Basile n'a-t-il pas dit: «Que l'humilité du moine paraisse dans tout son extérieur, qu'il ait la tête mal peignée, l'habit sale et négligé.» Il nous donna de nombreux renseignements sur sa Thébaïde, nous dit d'abord qu'on y vivait très-vieux, d'accord en cela avec Élien qui constate que les habitants de l'Athos étaient appelés Macrobi, ensuite qu'il y avait au milieu de la montagne un village peuplé de moines, appelé Kariès, de Καρα, tête, et outre les vingt monastères qui garnissaient la montagne un grand nombre de skites[6], d'ermitages et de cellules, en tout environ neuf cent cinquante églises et chapelles; il ajouta que les moines qu'on appelle caloyers (Καλογεροι, bons vieillards), n'étaient plus que trois mille de six mille qu'ils étaient autrefois, mais qu'il y avait des frères lais, des ermites et des profès, enfin que le séjour en était délicieux, et qu'on était fort bien accueilli par le conseil de Kariès, si l'on était bien recommandé, pourvu toutefois qu'on n'eût ni femme, ni chienne, ni chatte, ni aucun animal du sexe femelle, la règle étant inflexible à cet égard.
Le récit du P. Gédéon était coupé d'invocations à la Vierge qui, disait-il, avait appelé le mont Athos sa terre de prédilection.[Retour à la Table des Matières.]
Le couvent russe. — La messe chez les Grecs. — Kariès et la république de l'Athos. — Le voïvode turc. — Le peintre Anthimès et le pappas Manuel. — M. de Sévastiannoff.
Un juif de Salonique (voy. p. [104]).—Dessin de Bida.
Le 17 mai, à deux heures de la nuit, nous jetions l'ancre devant le couvent russe, sur la côte occidentale de l'Athos. Aux premières lueurs de l'aube, des masses de têtes apparurent aux fenêtres des galeries hautes. On ne saurait voir rien de plus incohérent que la construction de ce monastère. C'est un mélange incroyable de redans, de bastions, de tours, tourillons et culs-de-lampe: tout cela lézardé, ébréché et jauni par le temps. Dans la longue étendue de ces murailles il n'y a aucune ouverture, mais seulement au-dessous de la toiture, des galeries de bois en saillie, étayées sur le mur par des arcs-boutants. Ces galeries, ajoutées depuis que les pirates ont cessé d'inquiéter les moines, sont peintes d'une couleur sang de bœuf qui rompt la monotonie du ton général. Cet amas de maçonnerie est entassé sur un rocher planté au milieu d'une verdure luxuriante.
Voulgaris que j'avais dépêché en ambassadeur revint suivi de deux caloyers, chargés de melons et de figues fraîches que nous envoyait l'higoumène.
Après avoir fait honneur à cet envoi, nous montâmes la pente ardue qui mène au monastère. Une porte double, verrouillée comme la porte d'une prison et surmontée d'une Vierge (παναγια πορταιτισα) dont on distingue les vêtements dorés à travers un treillage, donne entrée dans la cour principale. Au milieu de cette cour est le Catholicon, basilique à cinq coupoles percées d'ouvertures jumelles: tout autour, sur un double rang d'arcades superposées les cellules. On nous conduisit d'abord à l'église, selon la règle de saint Basile: «Suscepti hospites ad orationem..., et postea cum eis sedeat.» C'était l'heure de la messe: les moines se rangeaient dans les stalles. Ces moines ou caloyers sont vêtus d'une robe brune retombant à plis droits, et, par-dessus, d'un vêtement également très-long, mais de couleur plus claire et serré à la taille par une ceinture de cuir noir, agrafée de cuivre. Ils ont les pieds chaussés de brodequins, et la tête couverte d'un bonnet jaune amadou en forme de gâteau de Savoie. Prenant à la lettre la parole de l'Écriture, «et le fer ne touchera pas à sa tête,» ils portent les cheveux et la barbe aussi longs qu'ils veulent croître. Quelques-uns roulent leurs cheveux en un chignon énorme qu'ils retroussent sous leur bonnet, mais un grand nombre, non contents de la longueur démesurée de leurs barbes, laissent retomber sur les épaules leur abondante crinière, ce qui, à la longue, par le frottement, rend leur lévite complétement imperméable et leur donne une apparence de porc-épic derrière laquelle disparaît toute expression de physionomie.