Il arrive aux peuples, comme aux vieillards, de retourner à l'enfance. L'âge mûr de cette race fut aussi son âge d'or. Depuis cette époque lointaine, les descendants dégénérés des Khmers n'ont conservé de leur glorieux passé qu'un souvenir inconscient, une sorte d'instinct qui leur fait aimer les constructions à grand effet: ils ont le goût non plus de ce qui est noble et beau, mais de ce qui brille, et dissimulent la pauvreté de l'inspiration sous une couche bien éclatante d'ocre, d'indigo et d'or. Auprès des merveilles architecturales et des sculptures d'Angkor, leurs œuvres apparaissent comme des jouets d'enfants.
Ils ne travaillent pas pour l'avenir; aussi la solidité est-elle le moindre de leurs soucis. Le présent leur suffit, c'est-à-dire la durée d'une vie humaine ou d'un caprice royal. Pourvu que les murailles soient blanches et que les toitures et les ornements flamboient au soleil, il leur importe peu que le marbre soit du plâtre, l'or de la bronzine, les murs de la terre battue et les incrustations un mauvais placage. Le roi qui a construit un monument veillera peut-être à son entretien, mais à coup sûr son successeur ne s'en préoccupera nullement. D'ailleurs, pourquoi les monarques cambodgiens se seraient-ils embarrassés d'édifices durables puisqu'ils ont partout été établis comme en un camp volant? Depuis le jour où ils quittèrent Angkor, la ville de pierre, leurs capitales successives ont jalonné les rives du fleuve, et chaque siècle les a vus se rapprocher un peu plus de la mer.
Cette instabilité semble avoir été toujours la caractéristique de la race, le germe fatal que son génie portait en lui et qui peu à peu devait l'étouffer. Elle est en partie cause de l'abandon dans lequel les Khmers ont laissé tant de monuments grandioses; et leurs descendants, avertis par cet exemple de leur propre inconstance, ont perdu l'habitude d'employer des matériaux solides pour des œuvres destinées à une ruine prochaine.
Pnomh-penh sera, espérons-le, la capitale définitive du Cambodge. Nous y avons construit des édifices en bonnes pierres, nous avons apporté à ces Orientaux alanguis l'activité des climats plus tempérés et le désir du progrès, qui n'exclut ni la curiosité ni même le culte du passé; il faut encore les aider à renouer leurs traditions vingt fois séculaires, afin de réveiller par là l'énergie de leur âme endormie. Le Cambodge est un arbre vigoureux où nous cueillerons de beaux fruits, à condition de le posséder jusqu'en ses racines; or, ses racines sont du côté d'Angkor, dans les provinces que Norodom réclamait comme siennes. Le devoir de la France est donc de soutenir les légitimes réclamations du monarque dont elle a fait son protégé.
Nous avons visité, dans l'île de Ceylan, des ruines superbes que les Anglais s'efforcent d'arracher à l'oubli de la jungle. Après avoir conquis le pays, ils ont voulu faire revivre les gloires de son histoire et les chefs-d'œuvre de son génie. Pourtant, les Anglais sont gens d'affaires, et non de sentiment. La France au contraire se pique d'être la protectrice passionnée des arts. Elle ne peut, sans se méconnaître elle-même, abandonner à un peuple encore demi-barbare, l'une des merveilles du monde et les reliques d'une civilisation troublante par les mystères de son existence autant que par sa puissante originalité.
En plaçant les rois du Cambodge sous notre protectorat, nous avons sauvé leur personnalité que le Siam menaçait d'absorber. Mais il convient d'achever notre œuvre et de remonter avec eux le cours de la rivière pour les remettre en possession de leur chartrier. Telle est l'obligation morale assumée par nous le jour où nous avons recueilli cette monarchie qui s'en allait à la dérive, au fil de l'eau.
Vicomte de Miramon-Fargues.
SCULPTURES DE L'ART KHMER.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.