Cependant, dans son enceinte problématique, Oudong-la-Superbe renferme quelques glorieux vestiges. Il existe, non loin du tombeau dit de la reine-mère, un bloc de collines surgies comme un récif au milieu de l'océan des rizières. La forêt refoulée par les cultures jusqu'au pied des collines, escalade leurs sommets, et du sein de cette végétation insolite s'élancent des formes aiguës. Ce sont des obélisques d'une forme particulière, plus courtauds et râblés que ceux d'Égypte; leur piédestal est massif et carré, leur pointe arrondie et tournée en fuseau. On les nomme des pnôms; l'usage veut qu'ils se hissent sur les lieux élevés: et c'est pour cela, sans doute, qu'au milieu de toutes ces constructions déprimées, ils ont si bonne mine. Un interminable escalier nous mène à la plus haute crête de la montagne. Là, sur une large terrasse, deux pnôms se dressent côte à côte, deux jumeaux, dont l'un est incrusté de rosaces et de guirlandes en faïence multicolore. Autour de chaque piédestal d'énormes têtes d'éléphants supportent le poids du monument. De ce point la vue est magnifique sur la plaine coupée de rizières et d'étangs, et le regard erre de Pnôm-penh à la frontière du Siam. Sur la crête ondoyante des autres collines, une dizaine de pnomhs émergent des bois avec leurs chefs pointus; et cela donne au premier plan la majestueuse mélancolie d'une nécropole. Je ne sais, au juste, si ces monuments ont été construits pour recevoir les reliques d'un saint ou les cendres d'un roi. Mais cette seconde hypothèse me plaît davantage, et j'aime à penser que, pour entrer dans l'immortalité, les souverains du Cambodge savaient retrouver un peu de la grandeur des ancêtres.
LA JONQUE DU DEUXIÈME ROI, QUI A, L'AN DERNIER, SUCCÉDÉ À NORODOM (page [368]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
De Oudong, la chaloupe, aidée par le courant, nous remorque jusqu'à Pnôm-penh. Là réside le roi actuel du pays, Norodom, au nom populaire; et encore tout imprégnés des souvenirs de son père, nous dirigeons vers lui notre première visite. Nous pénétrons dans la vaste enceinte qu'occupent les bâtiments royaux. Au lieu d'un palais proprement dit, tel que nous pourrions nous le figurer avec nos idées d'Européens, nous nous trouvons en présence d'un assemblage sans ordre de constructions sans art. On entre là comme dans un moulin. Partout l'herbe pousse, des débris jonchent le sol, les cours sont à proprement parler des basses-cours où la volaille se promène, où sèchent des oripeaux, où des rosses étiques courent dans des paddocks. Voici d'abord la salle du trône, long hangar qui me fait songer à la salle de distribution des prix dans mon vieux collège: dans l'intérieur, un mobilier de pacotille où s'étale pompeusement l'article de Paris défraîchi, faux bronzes et fausses porcelaines, faux ors, au milieu du clinquant de la verroterie; car nos commerçants malins reprennent au monarque une partie de sa liste civile en lui vendant fort cher de prétendus objets d'art. Plus loin, on nous montre une maisonnette du plus mauvais style bourgeois, achetée toute faite à je ne sais quelle Exposition. Le souverain demeure dans une villa de même espèce, avec vérandah, bow-window et vitraux de couleur, tout ce qui constitue le confortable d'un commerçant retiré.
Quelquefois, cependant, Norodom voit grand; alors les immenses enceintes d'Angkor semblent troubler ses rêves. Ainsi, il vient d'achever un monument qui doit illustrer son règne: la grande pagode dorée; et l'inauguration de cet édifice donne cette année aux fêtes du Têt un éclat inaccoutumé. Imaginez-vous une cour carrée aux proportions colossales. Tout autour s'allonge une galerie en bois, et sur le mur qu'elle protège les légendes du Cambodge revivent en des fresques grossières, d'un effroyable coloris. Cette imitation, prétentieuse et naïve à la fois, des admirables bas-reliefs d'Angkor donne la mesure de la décadence de l'art cambodgien. Au centre de la cour, la pagode, aux proportions frêles mais élégantes, aux toitures gentiment retroussées, fait assez bonne impression. Faîtages et corniches, portes et balcons, tout est flamboyant d'or; les balustres sont en marbre rouge, et les colonnes, hardies et légères, ont été taillées dans le plus pur marbre de Paros. Mais notre curiosité de touristes, pareille à celle des enfants qui veulent toucher à tout ce qu'ils voient, nous a coûté la perte de nos illusions. Car, en montant les marches du temple, nous constatons que la blancheur des colonnes n'est qu'un revêtement de plâtre, et que les balustrades sont faites d'une vulgaire poterie, tachée de chaux, pour simuler les veines du marbre.
LE PALAIS DU ROI À OUDONG-LA-SUPERBE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Devant le temple, comme la signature de l'artiste, triomphe la statue de Norodom Ier. Il est représenté à cheval, en costume de général, son chapeau à la main. Le monarque est tout en or, et sa monture est peinte en bleu de ciel. L'allure nous semble belle, mais la pose trop connue. Où diable avons-nous déjà vu cela? Un mot de notre guide nous met sur la voie. C'est une statue de Napoléon III, désaffectée par le Gouvernement républicain, et dont on a fait un Norodom à peu près présentable, en supprimant l'impériale et en aplatissant le nez. En toc, la statue du monarque! En toc, ses palais et ses temples! En toc, la ceinture quasi historique dont le souvenir est lié à celui d'un de nos plus fameux hommes politiques, et qui, raconte-t-on, avait été achetée 700 francs à un bijoutier du boulevard. Bref, au Cambodge, le toc est partout; ainsi répandu, il cesse d'être une aberration du goût, pour acquérir l'importance d'un principe.