LA FORÊT A ENVAHI LE SECOND ÉTAGE D'UN PALAIS KHMER.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Le lendemain, dès l'aube, notre jonque accostait la berge de Compong-luong. Le gouverneur indigène réquisitionne pour nous des charrettes à bœufs, et nous nous avançons sur une chaussée, large comme une route nationale, qui conduit à Oudong-la-Superbe, le Versailles du Cambodge. Vraiment, cette avenue a grand air, malgré son état de délabrement, avec sa bordure de cocotiers dominant la plaine fertile; et sa belle mine nous donne par avance une haute opinion des palais qu'elle dessert. Aussi quel n'est pas notre étonnement lorsque subitement cette large voie s'étrangle et se perd dans un champ de riz. En face de nous, une sorte de vague oasis nous attire. Nous franchissons une palissade de gros pieux, surmontée d'un porche de style composite, et nous voilà dans l'enclos de l'ancien palais royal. À l'extrémité d'un petit étang, on rencontre d'abord une «sala», hangar à deux étages, dont les pieds plongent dans l'eau. Trois petites estrades sont rangées devant, à la hauteur du toit, emmanchées au bout de trois grosses perches qui mesurent bien 10 mètres de haut; malgré un vague air de gibet, ces colonnes servaient tout bonnement au monarque pour s'exhiber à son peuple. À côté, un temple banal, blanc et or, dont les matériaux s'effritent, renferme un grand Bouddha, caché sous un rideau de percale fleurie à six sous le mètre. Un groupe de bonzes dessert ce sanctuaire et loge dans les bâtiments du palais proprement dit. Déception: le palais n'est qu'une paillote, une paillote de belles dimensions d'ailleurs, longue et profonde, quelque chose comme un modèle défraîchi du genre. À l'intérieur, les appartements du roi, père de Norodom, possédaient des cloisons de planches et de torchis, où paraissent encore des restes de fresques. Mais pas une pierre n'est entrée dans la construction de cette résidence souveraine, pas une sculpture n'y éveille une impression d'art. Mystérieux bâtisseurs d'Angkor, que sont devenus vos descendants?
Autour de l'enclos royal, sur l'emplacement de la cité populeuse, s'étalent des champs et des marais. Pourtant, dans la première moitié du XIXe siècle, il y avait là une capitale. Les habitants ont émigré, sans même laisser derrière eux des ruines, car le bambou et la paille pourrissent vite, et la demeure des rois ne donne pas une idée grandiose de ce que pouvaient être les cabanes de leurs humbles sujets.
Dans un coin de la plaine, la reine-mère a construit un mausolée à la mémoire de son époux, ce monarque si mal logé. C'est un temple carré et entouré d'un péristyle de colonnes légères, comme tous les sanctuaires du pays. Le toit, élégamment relevé, avec deux cornes qui prolongeait le faîtage, est couvert d'une mosaïque de tuiles de couleur. Une triple terrasse, protégée par une balustrade, moitié pierres et moitié faïence, sert de piédestal au monument; et sur ses degrés, un régiment de petits dieux s'ébat et grimace: pantins monstrueux, véritables épouvantails à moineaux, ils représentent, paraît-il, le Panthéon brahmanique au grand complet. Au bord de tous les perrons, aux angles de toutes les murailles, les uns émaillés et bariolés, d'autres revêtus d'un stuc laiteux, ils veillent autour du temple pour en défendre les trésors. Peine inutile, car le voleur sacrilège serait le premier volé. Il faut entrer dans ce sanctuaire pour contempler une fois dans sa vie le plus parfait exemple de mauvais goût, le plus prodigieux ramassis de camelote. Des fresques se déroulent le long des murs et semblent provoquer par leurs teintes tapageuses les grincements des chauves-souris; des glaces, entourées de mirifiques cadres dorés, pendent aux piliers et reflètent l'âpre coloris des murailles. Sur l'estrade où Bouddha est assis, voici tout un déballage de marchand forain, la boutique à deux sous, où à tous coups l'on gagne: il y a là des petits pots en porcelaine avec des fleurs en papier, des boules de verroterie bleues et jaunes, des animaux en plâtre doré, des bonshommes en carton peint; enfin, pièces de choix et gloire de cet étalage, quatre superbes bocaux de pharmacien, deux rouges et deux verts.
Sans doute, pour rendre à son époux cet hommage posthume, la reine-mère a dépensé tout son douaire: les architectes et les artistes ont dû lui coûter très cher. Pourtant ces splendeurs encore neuves se désagrègent et menacent ruine. Mainte statue n'a plus de tête, les corniches gisent à terre, les incrustations des portes se soulèvent comme la terre humide sous l'effort de la gelée. Pour être plus à portée de surveiller la construction de l'édifice, la vieille reine habitait tout à côté une case de bambou; et, si j'étais un des bonzes qui occupent aujourd'hui les appartements de la souveraine, je me sentirais plus en sûreté sous l'humble toiture de chaume, qu'à l'abri des murailles peu solides du temple.
LE GOUVERNEUR RÉQUISITIONNE POUR NOUS DES CHARRETTES À BŒUFS (page [369]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.