TROIS DÔMES HÉRISSENT SUPERBEMENT LA MASSE FORMIDABLE DU TEMPLE D'ANGKOR-WAT (page [363]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Au matin du quatrième jour, nous étions sur pied de bonne heure pour visiter une dernière fois le temple avant de regagner notre jonque. Le soleil se levait derrière le sanctuaire. Les dômes resplendissaient au-dessus de nos têtes, et le colosse se révélait peu à peu à nos yeux dans une auréole rose. Autour de nous, tout était encore plongé dans l'ombre: les paillottes, les charrettes à bœufs, nos conducteurs cambodgiens, la troupe des bonzes accourus pour la distribution des crayons de couleur; et nous crûmes voir l'image du passé de ce peuple. Une lumière supérieure a brillé sur ces contrées et tiré momentanément les habitants de l'ombre, pour les associer à sa splendeur, comme les esclaves à la fortune du maître. Cette lumière n'était que le reflet d'une civilisation étrangère; et sans doute, tant que les souverains d'Angkor furent en rapports avec le berceau de leur race, ils réchauffèrent leur génie à ce foyer des arts qui illumina longtemps le vieux monde. C'est de là qu'ils tirèrent leurs architectes, leurs peintres, leurs sculpteurs. Mais un jour la communication fut interrompue par le fait des guerres malheureuses, et peut-être aussi par suite du retrait de la mer; car il est hors de doute qu'à cette époque lointaine le Tonlé-sap était un golfe parfaitement accessible. Le sang n'affluant plus du cœur, les membres se desséchèrent; et les rois, traqués par les invasions venues du Nord, suivirent le flot descendant. Ils le suivirent si bien, qu'ils abandonnèrent à tout jamais leur berceau magnifique, et qu'aujourd'hui cette province est au pouvoir d'un peuple rival. C'est le Siam en effet qui possède ces ruines, et il ne se préoccupe guère de les entretenir. Et quand nous avons passé à Siem-réap, un gouverneur siamois est venu nous demander nos passeports et prendre nos noms pour les envoyer à Bangkok.

BAS-RELIEF DU TEMPLE D'ANGKOR.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Après un dernier regard jeté sur le colosse d'Angkor-Wat, un regard qui ne peut l'embrasser tout entier, nous redescendons, nous aussi, le cours de la rivière pour rejoindre notre bateau. Depuis quatre jours nos rameurs nous attendent, fidèles à leur poste. Les coolies chargent pêle-mêle sur leur dos matelas et provisions, touristes et bagages; en moins d'une demi-heure, le transbordement est fait, et vogue la galère!

Deux jours plus tard, vers le soir, nous sommes en vue de Compong-Chnang. Des jonques, pareilles à la nôtre, mais plus chamarrées, se balancent le long du débarcadère. Ce sont les équipages du second roi du Cambodge qui est venu rendre visite au résident. La suite du monarque in partibus se compose des princesses et du corps de ballet. Les princesses portent le justaucorps de mode siamoise; les bayadères n'ont autour de la poitrine que l'écharpe cambodgienne. On nous présente à Sa Majesté, frère de Norodom, qui, depuis cette époque, lui a succédé, suivant les usages du pays. C'est un homme de soixante-cinq ans, trapu, vigoureux, à peine grisonnant, bien à l'aise dans son sampot puce et sa veste blanche. Ses jambes sont demi-nues, comme celles des enfants; il porte des chaussettes et des escarpins. Sa Majesté nous fait le plus gracieux accueil: un sourire ininterrompu arrondit sa bouche et découvre le plus beau dentier qu'un praticien puisse rêver pour son étalage.

«Vous venez d'Angkor, nous dit-il. C'est le berceau de notre race, et mon frère et moi ne cesserons jamais d'en revendiquer la possession.» Puis l'excellent homme frétille et sourit, échange avec nous force poignées de main, et rentre dans son gynécée flottant.

L'avouerai-je? Nous sommes restés un peu désappointés, devant le sympathique mais peu majestueux descendant des grands monarques d'Angkor. Le résident, notre très aimable hôte, auquel nous communiquons nos impressions, nous conseille de nous arrêter en passant à Compong-luong. «De là, vous irez visiter Oudong, l'avant-dernière capitale, et vous vous ferez une idée plus exacte de ce que peut être un roi cambodgien.»