Pagán nous causa à tous un profond étonnement. Aucun des voyageurs qui nous avaient précédés ne nous avait préparés au spectacle de ruines aussi vastes, aussi intéressantes. C'est à Pagán, dans les décombres de la vieille cité, que le 8 février 1826, l'armée des Birmans, commandée par le malheureux Naweng-Chuyen (le roi du coucher du soleil), livra son dernier combat aux Anglais envahisseurs.

Intérieur d'une pagode.

Les ruines de Pagán couvrent, le long du fleuve, un espace de treize kilomètres de long sur trois kilomètres de large. Le nombre des temples ruinés ou en bon état est de huit cents, peut-être même de mille. Il y en a de toute espèce: pagodes en forme de cloche, en forme de bouton, en forme de potiron ou d'œuf; Dagobahs, Chaityas, Bo-phyas[5], tout s'y trouve réuni, avec toutes les variantes que comportent d'ailleurs ces différents types. Ces constructions, presque toutes sur le même plan, affectent la forme cubique: à l'intérieur une grande chambre avec des voûtes gothiques; à la principale entrée, grand porche qui fait saillie; à l'orient, deux portes latérales; le plan a la forme d'une croix; le bâtiment s'élève en terrasses successives pour se terminer par une flèche, le plus souvent une espèce de pyramide renflée vers le milieu. Ces constructions sont en briques revêtues de plâtre. Les murs intérieurs et les chapelles ont un revêtement pareil, richement décoré de fresques d'un travail soigné.

Tel est en général le type de ces pagodes, dont la superficie varie de quatre-vingts à huit cents mètres carrés.

Ce qu'il y a de plus remarquable sans contredit dans ces temples, ce sont les chapelles à idoles, colossales statues de neuf mètres qui se ressemblent toutes; la seule différence qui existe entre elles est dans leur attitude: les unes prient, les autres prêchent, celles-ci donnent leur bénédiction. Posées sur un piédestal en bois sculpté en lotus, elles font face à l'entrée des chapelles, qui toutes sont ornées de magnifiques grilles de sept mètres de haut: ces grilles en bois sont très-curieusement fouillées; des guirlandes de feuillage d'un fini précieux s'enroulent autour de chaque traverse; les voûtes sont treillissées et semées de rosaces d'or.

L'immense niche où se trouve la statue a parfois plus de quinze mètres d'élévation; tout autour court une dentelle de métal doré, soigneusement découpée: au sommet de la voûte, à l'abri des regards du spectateur, se trouve une fenêtre dont le jour est dirigé sur la tête et les épaules de l'idole, qui, couverte d'or, semble ruisseler de lumière. Ce rayonnement éclatant au fond d'une chapelle sombre saisit le spectateur et produit un effet étrange.

Ces pagodes sont, je crois, toutes construites en kucha-pukka, c'est-à-dire en briques cimentées de vase. On se représente difficilement des monuments de ce genre, atteignant une hauteur de soixante mètres; il faut dire que ces constructions sont presque des masses solides, si bien que les corridors et les voûtes ressemblent plutôt à des excavations qu'à de grandes nefs. Ces travaux sont d'ailleurs exécutés avec un tel soin, le joint des briques est si bien fait, qu'il est difficile d'introduire entre elles la lame d'un couteau. Toute cette maçonnerie est couverte de plâtre; la nature même de cette construction exige qu'il en soit ainsi.