Je n'ai pu m'assurer si les Birmans intelligents ont conservé leur antique superstition pour les éléphants blancs, ou s'ils ne voient là qu'une sorte d'attribut traditionnel de la royauté; quelque chose comme les chevaux café au lait qui conduisent la reine d'Angleterre quand elle ouvre ou proroge le parlement.

Devant le soubassement de la salle d'audience se trouvent une vingtaine de canons remarquables soit par leur grandeur, soit par leur exécution. J'y remarquai entre autres deux pièces de bronze de 24, que certains détails semblent désigner comme d'origine birmane, et qui font grand honneur à l'intelligence de ce peuple. Quelques pièces de petit calibre imitant des dragons hérissés, la gueule ouverte, les ailes éployées, sont d'un fini remarquable; ces dernières ont, dit-on, été prises aux Siamois.

Un peu plus loin on voit une énorme pièce d'artillerie amenée de l'Aracan, à la fin du dernier siècle, après la conquête de ce pays. Semblable à la Mons-meg d'Édimbourg, elle est formée de barres de fer longitudinales entourées de massifs cercles de fer, très-imparfaitement soudés. Cette pesante machine a environ huit mètres soixante-dix centimètres de long; son diamètre extérieur à la culasse est de quatre-vingts centimètres, mais son calibre n'est que de trente.

Immédiatement à la sortie du palais, on trouve le yoom-dau (maison de ville), et le tara-yoom, chambres de conseil ou de justice; à l'ouest du palais est l'anouk-yoom, où un magistrat spécial juge les délits des femmes du palais; non loin de là aussi est la prison publique: c'est, comme les maisons de la ville, un assemblage de huttes en nattes et de barrières de bambou. Les prisonniers sont obligés de se nourrir, de sorte que ceux qui ne peuvent payer ou attendrir leurs geôliers, meurent de faim. Ils sont très-maltraités. Le roi, il est vrai, a ordonné de nourrir les prisonniers et s'imagine que ses ordres sont exécutés, mais il n'en est rien. Un jour, en sortant de son palais, Sa Majesté avisa un bouffon très-activement occupé à piocher; à la demande du roi sur ce qu'il faisait: «Je cherche, répondit le bouffon, un de ces nombreux ordres qui émanent journellement du palais et du conseil suprême et dont on n'entend jamais plus parler.»

Les rues sont très-larges et assez propres par un temps sec; on n'y rencontre pas de ces mauvaises odeurs si insupportables dans les villes indiennes. Il n'y a cependant aucune police attachée au nettoyage des rues; les chiens sont les seuls êtres qui s'occupent de ce soin. L'écoulement des eaux se fait à la grâce de Dieu; aussi, quand il pleut, la boue arrive à une profondeur impraticable; il est même des quartiers de la ville dont elle interdit l'accès.

Amarapoura ne s'est jamais relevée de l'incendie qui, pendant les guerres civiles de 1831, la consuma complètement, à l'exception toutefois du palais du roi. Aussi la population y est-elle clair-semée; les habitations sont rares; on rencontre souvent de grands espaces déserts.

La plupart des maisons, construites en bambou, sont exhaussées sur des pieux. Le long des rues principales, à quelques pieds des maisons, court un rang de palissades bien faites et blanchies à la chaux; les pieux qui les soutiennent sont couronnés de pots de fleurs, et souvent entre la palissade et la maison fleurissent des arbustes.

Le yaja-mat (palissade du roi) a pour but d'empêcher la foule d'encombrer irrespectueusement le passage du monarque, et même de le voir; car il faut dire qu'en Birmanie «le droit qu'a un chien de regarder un roi» ne semble pas encore bien établi. Ce système de palissades donne une apparence de propreté à la ville; mais comme elles cachent les boutiques et les habitants, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus intéressant pour un étranger, elles jettent par cela même un grand caractère de monotonie sur tout l'ensemble. De fait, quand nous nous rendions au palais en grand apparat, n'eût-ce été de nos éléphants qui nous servaient de monture et nous permettaient de voir derrière les barrières, nous ne nous serions jamais doutés du nombre de personnes, hommes, femmes, enfants, occupés à nous épier.

Aux portes de la ville s'élèvent des corps de garde construits en bois et ouverts de toutes parts. Les portes semblent avoir été taillées au travers des bastions, et n'ont d'autres ornements que de grossières moulures en plâtre; ces bastions, blanchis à la chaux, rompent toutefois la monotonie que la couleur de la brique imprime au reste de la muraille. Au-dessus des portes s'élèvent des pavillons à triples toits pour les entrées principales et à doubles toits pour les autres; de moindres pavillons couvrent les bastions. Dans le passage des portes les plus fréquentées stationne une foule de petits détaillants dont le commerce consiste en sandales, peignes de bois, cuillers, ciseaux, crayons de stéatite, etc. Des échoppes de pareils articles se groupent aux angles des palissades du palais, et à sa principale porte on trouve la plupart des marchands de para-beiks (tablettes noires) et de crayons de stéatite, qui constituent tout le matériel à écrire des Birmans dans leurs transactions ordinaires.

Les demeures des princes, des ministres d'État et autres dignitaires occupent généralement les emplacements tracés par les rues rectangulaires qui divisent la ville. Ces palais, entre autres celui du prince héréditaire, sont vastes, construits en bois et semblables aux monastères, mais d'un style moins orné; leurs doubles et triples toitures (permises seulement à la famille royale) sont recouvertes de tuiles petites et minces. Les autres habitations sont faites de nattes de bambou encadrées de bois de teck, avec des pignons et des larmiers en teck et des toits de chaume. Ça et là, dans de larges espaces sous les remparts, on rencontre les greniers royaux.