On compte, suivant le major Allan, dans l'enceinte des murs, cinq mille trois cent trente-quatre maisons, ce qui donne un chiffre de vingt-six mille six cent soixante-dix âmes; toute la capitale, y compris les faubourgs, contiendrait dix-sept mille six cent cinquante-neuf maisons, qui pourraient fournir une population de quatre-vingt-dix mille âmes. Le woondouk nous apprit un jour que le nombre des habitants s'élevait à dix millions! nombre, suivant lui, fort exact, car il correspondait à celui des pièces d'étoffes distribuées lors de l'avénement du roi à chaque homme, femme et enfant d'Amarapoura; mais, pour nous, ce nombre fabuleux ne pouvait, hélas! que nous donner une idée approximative du chiffre effrayant des pots-de-vin prélevés par les fonctionnaires chargés de la fourniture des étoffes.
Le faubourg de l'ouest, qui couvre la péninsule au delà des murs d'Amarapoura, est de beaucoup le plus peuplé. Les rues y sont percées avec la même régularité que dans la ville, quoique moins larges, et sont animées d'une activité qui augmente à mesure qu'on s'éloigne du foyer royal; les principales sont garnies des mêmes palissades que dans la cité et près du fort; elles constituent le quartier qu'habitent les étrangers. On dit que les natifs ne peuvent, sans l'autorisation du roi, élever des demeures en briques ou pierres; du reste leurs habitudes et leurs préjugés les en éloignent, et comme cette prohibition ne s'étend pas aux étrangers, les quartiers qu'habitent ceux-ci, à l'exception des Chinois, sont en partie construits en briques. Ce sont des maisons à deux étages, assez basses et de médiocre apparence, percées d'étroites fenêtres et sans verandahs. Il n'y a qu'un marchand anglais, demeurant actuellement à Amarapoura, M. Thomas Spears, qui ait toujours su maintenir son crédit auprès des rois qu'il a vus se succéder, en se tenant à l'écart des intrigues locales. Quelques agents des maisons de Rangoun viennent habiter temporairement le quartier des étrangers. Nous vîmes plusieurs aventuriers français pendant notre séjour, mais on ne peut pas les considérer comme établis dans le pays. Nous devons citer particulièrement M. Camaretta, Portugais de Goa, qui demeure dans le pays depuis une trentaine d'années et a été employé par le gouvernement birman sous Tharawadi, père du roi actuel; il fut même nommé en 1839 shabunder (surintendant) du port de Rangoun. Il jouit d'une haute faveur auprès de Mendoon-Men, qu'il a connu enfant, et le poste de confiance qu'il occupe auprès de lui le rend l'objet de l'envie des employés birmans. Il paraît dévoué au roi, et s'il lui cache de désagréables vérités, au moins ne l'abuse-t-il point par de basses flatteries. Il est à cette heure akouk-woon ou receveur des douanes de la capitale, et jouit de l'estime des étrangers. Les Arméniens fréquentaient autrefois en grand nombre la cour birmane; on en compte actuellement une douzaine de familles qui s'occupent de commerce. Ils sont généralement ennemis de l'Angleterre et grands partisans de la Russie; mais on ne saurait dire s'ils sont les émissaires du tzar dans ces régions lointaines. Makertich, l'un d'eux, nous escorta de Maloon à la capitale. Gouverneur du district de Maloon, il remplit aussi le poste de kalâ-woon ou surintendant des étrangers de l'ouest.
Sculptures comiques dans le monastère royal, à Amarapoura.—Dessin de Lancelot.
À quelques exceptions près, les maisons d'Amarapoura ne sont que des huttes. Près de la rivière et là où le terrain est sujet aux inondations, elles sont bâties sur pilotis et s'élèvent au-dessus de l'eau comme les habitations des insulaires malais.
Vue du Maha-Toolut-Boungyot, monastère royal, à Amarapoura.—Dessin de Lancelot d'après H. Yule.
Le bambou est la seule matière employée dans ces constructions. Pilotis, murs, revêtement et poutres, planchers et toitures, chevilles et liens, ustensiles et mobilier, tout est bambou. L'emploi de cette canne défraye toute la fabrication, on pourrait dire toute l'industrie du pays: échafaudages, échelles, jetées et ponts, appareils de pêche, roues d'irrigation et écopes, rames, mâts et vergues, flèches et lances, chapeaux et casques, arcs, cordes et carquois, jarres à huile, jarres à eau, marmites, tuyaux de pipes, tuyaux à eau, boîtes à vêtements, boîtes de luxe, plateaux, instruments de musique, torches, balles, cordages, soufflets, nattes, papier, etc., tout cela n'est de même que bambou.