Cependant les jours s'écoulaient, et nous étions entrés dans la mauvaise saison. Il pleuvait à torrents; la pluie pénétrait à flots dans notre résidence. Le tsare-dau-gyi (scribe royal), chargé de la surveillance, se contentait de sourire à nos observations et se remettait à fumer gravement son cigare. On l'avait sans doute choisi à cause de son impassibilité devant toute réclamation. Ce devait être un des membres de cet universel ministère des fins de non-recevoir qu'on retrouve dans tous les pays. Quand M. Edwards s'adressa au woondouk à ce sujet, celui-ci lui répondit en riant, qu'à Rangoun, les Anglais avaient logé l'ambassade birmane dans une résidence jouissant des mêmes avantages. Il ne faisait donc que s'en tenir strictement au précédent que nous avions établi.
Enfin, après d'ennuyeuses discussions d'étiquettes, notre entrevue avec le roi ayant été fixée au 13 septembre, ce jour-là, de grand matin, le Nan-ma-dau-Phra-Woon, le woondouk Moung-Mhon et le tara-thoongyi, grand juge et, de plus, joyeux compagnon, accompagné d'une suite d'officiers, vinrent nous prendre pour nous conduire au palais.
Ils étaient dans leurs robes d'apparat, et si singulièrement travestis que nous eûmes quelque peine à les reconnaître tout d'abord. Leur coiffure, grande mitre de velours écarlate, encerclée à sa base d'une couronne de clinquant, se repliait en arrière sous la forme d'une volute bizarre. Leur robe de même étoffe, à larges manches et brodée de brocart, ressemblait à une lourde chape de prêtre romain. Il est de bon ton, paraît-il, d'avoir la mitre très-serrée sur la tête, à peu près comme les coiffes des bonnets des paysannes normandes; chaque dignitaire avait à la main un instrument en ivoire ressemblant à un couteau à papier, et à l'aide duquel il ramenait son bonnet sur le front tout en repoussant les quelques cheveux qui s'échappaient de dessous sa coiffure. Le tsal-wé, avec le nombre de rangs que comporte le grade de chacun, et une trompe acoustique complétaient ce costume officiel.
Le temps s'était heureusement remis au beau. Les embarcations des navires de guerre, les vêtements rouges de nos soldats, les pavillons et les flammes qui flottaient au vent, les dignitaires birmans dans un canot de guerre tout doré avec leurs cinquante matelots qui ramaient en cadence; le blanc clocher d'Ananda se détachant du milieu de la verdure de magnifiques cotonniers et de palmiers élancés; au loin les montagnes du pays des Shans, étageant les unes sur les autres leurs rampes azurées: tout cet ensemble formait, pendant notre passage du lac, une scène très-belle et très-pittoresque.
En débarquant nous passâmes au milieu de soldats ayant l'air plus ou moins belliqueux; ce qui nous amusa beaucoup fut de voir ces guerriers juchés sur de petits tabourets (il avait beaucoup plu la veille et les rues étaient remplies de boue) et les officiers eux-mêmes accroupis sur des siéges, naturellement plus élevés, et ayant près d'eux leur boîte de bétel, leur crachoir, etc. Je ne remarquai pas un seul bel homme parmi tous ces disciples de Mars. Les femmes regardaient curieusement à travers les interstices des palissades qui garnissent toutes les rues; d'autres membres du beau sexe dominaient dans la foule, d'ailleurs silencieuse; il y en avait beaucoup d'agréables et qui étaient mises avec goût; mais elles ont en général l'aspect très-fatigué et de vilaines bouches. Enfin notre escorte, arrivée à l'entrée du palais, la baïonnette au bout du fusil, s'arrêta et se mit en rang pour nous laisser passer.
Au même instant arriva le cortége de l'héritier présomptif: incident, sans aucun doute, préparé de longue main pour déployer, par occasion, aux yeux des sujets birmans la majesté de leurs souverains. Le prince trônait sur une massive litière dorée, entouré de huit immenses parapluies d'or déployés au-dessus de lui. Aussitôt qu'il fut entré on ferma les portes sur lui; il nous fallut attendre.
Au bout de quelque temps, le woondouk ayant envoyé annoncer notre arrivée, nous entrâmes après nous être débarrassés de nos épées; nous étions obligés d'en passer par là; c'est la stricte étiquette du palais; les gardes du roi peuvent seuls entrer avec des armes, privilége interdit à l'héritier présomptif lui-même.
Les dignitaires, en passant par la porte d'entrée, Ywé-aau-yoo-Taga (la porte royale des élus), ôtèrent leurs chaussures et nous demandèrent inutilement d'en faire autant; puis, à mesure que nous approchâmes de la grille intérieure, ils firent quatre fois le shikho (acte de soumission qui s'exécute en mettant les mains sur le front et en inclinant la tête jusqu'à terre), nous engageant encore à les imiter: second refus de notre part.
Arrivés enfin à la salle d'audience, nous dûmes laisser nos souliers à la porte.
Les longues ailes de cette salle ressemblaient aux transepts d'une cathédrale. Devant nous s'étendait ce que nous pouvions considérer comme le chœur, où, au lieu d'un autel, se trouvait le trône, placé sous la grande flèche aux étages sans nombre qu'on aperçoit de tous les côtés de la ville. Cette espèce de chœur est entouré d'immenses colonnes, dont la base est recouverte de laque et d'ornements rouges. Il y a aussi des rangs de colonnes le long des transepts; à part la base des colonnes, fûts, chapiteaux, panneaux, tout ruisselle de dorures.