Une dizaine de brahmanes en étoles et en mitres blanches ornées de feuilles d'or entrèrent alors dans les stalles voisines du trône et commencèrent un chant choral en sanscrit, bientôt suivi d'un chant pareil en birman: ce n'était, à proprement parler, qu'une litanie, ou énumération des dieux hindous, des sages et des créatures saintes dont on invoque la bénédiction et l'intercession en faveur du roi. Les chants terminés, notre ami le tara-thoongyi ou grand juge, qui était à notre gauche, lut au roi une adresse énonçant que les offrandes que Sa Majesté se proposait d'offrir à certaines pagodes de la capitale étaient prêtes, et un des fonctionnaires dit: «Qu'on les dédie!» Sur ce, les chants recommencèrent. Car, aussi bien que la cérémonie du A-beit-theit ou des lustrations solennelles, ils forment un préliminaire indispensable des offrandes aux pagodes qui inaugurent toujours l'ouverture d'une séance royale. La lettre du gouverneur général fut alors retirée de son enveloppe et lue à haute voix par un than-dau-gan ou receveur de la voix royale. Le même fonctionnaire lut également la liste des présents offerts au roi et à la reine. Le modèle de chemin de fer que sir Macdonald Stephenson avait remis à l'ambassadeur, pour cette circonstance, fut le seul des présents exhibé dans la salle, et ne causa pas peu d'intérêt aux Birmans.
Trois questions furent alors, suivant la coutume, faites à l'ambassadeur, comme venant du roi. Sa Majesté ne remua pas les lèvres, bien qu'elle parût intimer sa volonté en inclinant la tête. Ce fut un atwen-woon qui, en se détournant à moitié, demanda:
«Le roi d'Angleterre va-t-il bien?» Puis, sur la réponse affirmative de l'ambassadeur, le than-dau-gan répéta à haute voix: «En raison de la haute et parfaite gloire de Votre Majesté, le roi d'Angleterre est bien, et je souhaite, en toute humilité, qu'il en soit de même de Votre Majesté.»
Puis une série de demandes et de réponses ayant eu lieu entre l'atwen-woon et l'ambassadeur, le than-dau-gan, terrible paraphraseur, les interpréta à peu près de la sorte: «En raison de la haute gloire et excellence de Votre Majesté, il y a cinquante-cinq jours que ces étrangers ont quitté l'Angleterre (le Bengale, avait dit le major Phayre) et ils sont heureusement arrivés à tes pieds d'or et en toute obéissance, etc.
«La pluie et l'air ont été propices sur leur passage, et au delà comme en deçà des frontières ils n'ont trouvé que d'heureuses populations.»
Alors des présents nous furent offerts. Le major Phayre reçut une coupe d'or portant les signes du zodiaque relevés en bosse, un beau rubis, un tsal-wé à neuf rangs et un beau putso, les autres officiers eurent une coupe d'or simple, un anneau, un putso, ou un anneau et un putso seulement.
Enfin le roi, s'appuyant sur la reine, se leva pour partir; ils traversèrent le treillis doré qui formait le fond de la niche royale. La musique joua derechef, les portes se refermèrent, et l'on nous annonça que nous pouvions nous retirer: annonce accueillie avec plaisir, car l'attitude forcée dans laquelle nous siégions et à laquelle maints d'entre nous tentaient de se dérober, nous avait attiré plus d'une fois le visible déplaisir du vieux nanma-dau-woon.
En descendant du palais nous jetâmes un coup d'œil sur les danseurs et les jongleurs qui opéraient dans la cour; ensuite on nous invita à aller voir le seigneur éléphant blanc. Nous le contemplâmes casé dans un vaste appartement situé au nord de la salle d'audience; puis, suivant la même route que dans la matinée, nous arrivâmes à la résidence, quelque peu fatigués, vers les quatre heures.
15 septembre.—Le roi, par l'entremise du woondouk, nous a fait informer qu'il était charmé des présents que nous lui avions apportés, et surtout d'un candélabre en cristal coloré en rouge. Il désirait aussi savoir si quelqu'un d'entre nous pouvait mettre son maître des cérémonies à même de se servir de l'appareil photographique. Le major Phayre, vu les difficultés, suggéra que l'on pourrait envoyer un des familiers de la cour en apprendre la manipulation à Calcutta, ce qui eut lieu plus tard. Mais tous les efforts du capitaine Tripe, l'habile photographe attaché à l'ambassade, n'amenèrent qu'un résultat négatif. Cette incapacité de leurs artistes n'empêchait pas toutefois les Birmans de s'extasier devant les résultats obtenus par le capitaine Tripe, surtout quand il s'agissait de la reproduction de leurs monuments et de leurs monastères, si chargés de riches sculptures.
Leur goût, sous ce rapport, contraste avec l'inhabileté des Hindous à reconnaître même les portraits les plus ressemblants, les dessins aussi bien que les gravures européennes étant pour eux lettre close. Ce trait distinctif de l'aptitude des Indiens et des Birmans ne me paraît pas avoir jamais été signalé.