La coïncidence de notre arrivée avec celle de la pluie avait été fort remarquée, et, à ce propos, le roi fit observer, en daignant sourire, qu'il espérait que nous prolongerions notre séjour, car son royaume avait encore besoin d'eau.
17 septembre.—Ce jour fixé pour notre visite à l'Einshe-men, l'héritier présomptif, nous fournit une occasion de naviguer sur le lac. Accompagnés du woondouk et de quelques officiers, nous le traversâmes pour gagner la porte sud de la cité où nous attendaient des éléphants, ainsi qu'une escorte de quinze hommes de notre cavalerie irrégulière. Aux abords du palais du prince, le plus grand de la ville et le seul qui soit honoré d'un triple toit, se tenait un fort détachement du régiment Madeya, qui nous accompagna et forma la file de chaque côté de notre cortége.
L'ambassadeur fit avancer son tonjon jusqu'à la porte, et nous descendîmes de nos éléphants aussi près que la foule nous le permit; là nous fûmes reçus par un des woons du prince, sur l'avis que le woondouk lui donna de notre arrivée. Ce personnage, homme très-obèse, ne parut pas comprendre, ne répondit rien, et tout en mâchant son bétel se contenta de promener ses regards sur nous. À la fin il dit lentement: «Tous sont-ils arrivés? alors ouvrez la porte.» Les larges portes de bois roulèrent sur leurs gonds et le palais du prince nous apparut: construction immense, modestement ornée dans le style monastique et entourée d'une clôture palissadée. Les sons d'un orchestre nous arrivaient de l'intérieur, et à toutes les fenêtres, sous toutes les verandahs, se pressait une foule de têtes curieuses. Deux petits canons bien montés défendaient l'entrée.
Défilant entre deux lignes de fusiliers en jaquette verte, nous parvînmes à l'entrée de l'escalier où, suivant ce qui était convenu, nous laissâmes nos souliers. Parvenus au sommet, on nous fit d'abord passer le long de verandahs où dansaient des bayadères; puis nous pénétrâmes dans une salle grande, élevée, et si obscure que l'on n'y voyait rien au premier abord, mais nous y discernâmes ensuite une foule parmi laquelle se trouvaient des gens en uniforme armés de sabres à large pointe. Ni or ni couleurs n'ornaient les murs et les piliers de cette salle. Nous nous assîmes sur un tapis au centre, à une dizaine de mètres du mur du fond où se trouvait, à six pieds d'élévation, une porte à panneaux dont les interstices laissaient filtrer une lumière plus brillante.
Une porte à Amarapoura.
Le bétel et l'eau à boire furent placés devant nous, et après un quart d'heure, que le silence, l'obscurité et notre position gênante nous firent paraître bien long, la porte glissa et nous laissa voir le prince et sa reine (ainsi qu'on l'appelle) s'asseyant sur le plancher surélevé de l'appartement intérieur, au ras de la porte.
Cette scène, vue d'un premier plan obscur dans la vive lumière de l'appartement intérieur, et encadrée par l'ouverture de la porte au milieu de laquelle ces deux illustres personnages étaient immobiles, nous fit l'effet d'un tableau, et d'un tableau d'un caractère aussi rare que singulier.