Je pars de Bir Saad pour Sakket, le village des Oulad bou Saad sédentaires, des montagnards qui cultivent des jardins d'oliviers et de figuiers, et logent dans des maisons; leur montagne, tout allongée d'ouest en est, est formée d'une série de plissements successifs, et, pour y pénétrer, il faut traverser le «khrangat Touninn» (le défilé de Touninn). Le sentier de Bir Saad à Sakket semble venir se heurter contre un énorme rocher, d'une soixantaine de mètres de haut, à paroi verticale; de loin, je me demande où va passer la piste. Mais voici un chameau qui sort d'une crevasse de la roche, puis un deuxième, puis toute une caravane. Cette crevasse oblique, large à peine de 2 mètres à certains endroits, est le résultat du travail séculaire de l'oued Touninn, torrent aux eaux intermittentes, qui a dû d'abord s'y briser longtemps en cascades, avant d'en avoir fait un passage; les rustiques ingénieurs de la tribu ont complété le travail de l'oued en aménageant dans cette fissure, à même le lit du torrent, une grimpette en zigzag; les tournants en sont un peu brusques, les pierres glissantes, et il faut une certaine attention, lorsqu'on est à cheval, pour ne se briser ni le crâne ni les genoux contre les parois. Malgré ça, tout le trafic du pays y passe, chameaux, bourricots et gens, olives, figues, laines et grains; c'est la grande route de Sakket à el Aïacha, et, du reste, de tout le massif.
MANOUBIA EST UNE PETITE PAYSANNE D'UNE DOUZAINE D'ANNÉES (page [570]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Dans l'intérieur de la montagne, après le passage de cette barre de rochers, l'aspect change; le lit de l'oued et tous les petits ravins qui y affluent sont des jardins, oh! pas bien fertiles, car le terrain est fait de plus de cailloux que de terre, et pour empêcher celle-ci, tellement rare et précieuse, de profiter des pluies pour descendre dans la plaine, les gens ont aménagé ces ravins en biefs successifs, à l'aide de barrages en pierres qui épaulent les terres et les retiennent. Chacune de ces terrasses est plantée de quelques oliviers ou figuiers, assurés eux-mêmes par une cuirasse de pierres sèches qui les fixe à leur place.
UN PUITS DANS LE DÉFILÉ DE TOUNINN (page [572]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Dans le lit de l'oued, au milieu des rochers, un puits, Bir Touninn, et, naturellement, un grouillement de gens qui tirent de l'eau, et de troupeaux qui boivent, tableau biblique toujours amusant.
Sakket: un gros village, sur lequel on arrive sans s'y attendre; et, après la traversée de ces chaînes de rochers, une telle agglomération d'habitations est une surprise. C'est d'abord, dans un creux de montagnes, une petite corbeille de beaux oliviers, entourés de clôtures et de haies de cactus, et plus loin, le long du ravin de l'oued Sakket, un chaos de cases en pierres sèches et de terrasses en terre battue. Les quatre fractions des Ouled bou Saad sédentaires, réparties en quatre quartiers séparés par des tentatives de rues, chevauchent ainsi sur les deux rives de l'oued; une teinte générale de boue séchée est la note caractéristique de cette capitale, et les quelques coupoles blanchies à la chaux qui pointent au milieu de ces masures semblent détonner dans cette symphonie en jaune.