Une autre bonne aubaine se présenta: deux frères Nantais, MM. Dep..., qui y tenaient une taverne et auxquels j'avais vendu un des gigots de mon cerf, m'invitèrent à dîner et me dirent au dessert que si je voulais m'engager à leur fournir du gibier pendant toute l'année, ils s'engageraient eux-mêmes à me le prendre tout à des prix débattus entre nous; j'acceptai pour tout le temps que je resterais à Grass-Valley, sans me lier cependant pour un temps déterminé, et notre parole de Breton remplaça l'acte sur papier timbré.

Dans ce village comme dans tous les placers, l'or et l'argent monnayés n'étaient point employés; dans les transactions commerciales, toute denrée était vendue et payée en poudre d'or; aussi voyait-on sur le comptoir de chaque marchand une balance servant à peser la marchandise et une autre d'un plus petit modèle pour en peser le prix. Chaque mineur était nanti d'une bourse en cuir en guise de porte-monnaie, où était renfermée la poudre d'or qu'il consacrait à ses menus achats.

Ce ne fut que quelque temps avant le coucher du soleil que je pus me mettre en route pour Grass-Valley, porteur d'une somme assez ronde.

Départ pour l'intérieur.

Des semaines, des mois s'écoulèrent ainsi entre les travaux du claim et les plaisirs de la chasse; ceux-ci, chose étrange, me rapportant en général plus de profit que ceux-là. Puis vint un moment où je ne pus plus résister au désir impérieux qui me poussait vers les déserts de l'Est; en conséquence, après avoir mis ma cabane sous la surveillance des Canadiens et déposé ma petite fortune entre leurs mains loyales, je fis un beau matin mes derniers préparatifs de départ. Ma peau d'ours et mon hamac furent ployés en quatre sur le dos de mon mulet et fixés au moyen d'une sangle; j'y plaçai mon bissac qui contenait mes provisions, et, par-dessus le tout, je m'installai moi-même; je donnai un dernier regard d'amour à mon paisible ermitage, à mes fleurs chéries qui allaient peut-être dessécher sur leurs tiges, privées de mes soins empressés, un amical serrement de main à mes voisins les Canadiens, et le cœur heureux et rempli d'émotions aventureuses, je me mis en route. Je m'étais confectionné une espèce de caban avec des peaux de coyottes, car ma pauvre chemise de laine rouge de matelot était bien usée. Dans cet équipage, je ressemblais assez à Robinson, seulement le parapluie de peau me manquait; je l'avais remplacé par un capuchon de la même étoffe que mon vêtement, et le trouvais infiniment plus commode pour la marche ou le repos, la veille ou le sommeil.

Le début de mon voyage se passa sans incidents dignes d'être rapportés; la journée était belle, le soleil resplendissant dorait la cime des arbres de la forêt. Je voyageais sous un dôme de verdure naturelle, où des myriades d'oiseaux voltigeaient en chantant et paraissaient peu effrayés de ma présence; je fis environ quarante-cinq à cinquante milles dans ma journée sans rencontrer d'Indiens; le calme des sombres et profondes forêts de cèdres géants, orgueil de la Sierra-Nevada (Taxodium giganteum), faisait pénétrer en moi un sentiment de repos et de bonheur que je n'ai réellement éprouvé que là. Mon âme semblait s'y reposer avec abandon des peines de la vie.

Vers les six heures j'arrivai près d'un joli petit ruisseau ombragé de saules et de jeunes chênes. La position me sembla charmante pour y établir mon campement; de chaque côté, le ruisseau était bordé d'un beau tapis de gazon émaillé de fleurs fraîches comme l'aurore; après avoir déchargé mon vieux camarade d'aventures et l'avoir laissé paître sur ces bords charmants, je m'étendis moi-même sur le gazon, humant avec délices les senteurs embaumées de la forêt. Quand je fus un peu reposé, je pris un bain sous un de ses arceaux naturels de branchages et de fleurs, et dans cette baignoire qu'eut enviée plus d'une jolie naïade, je réparai mes forces en rendant à mes membres la souplesse que leur enlève toujours une course de la longueur de celle que j'avais parcourue; car, pour ménager mon mulet et plus encore par goût de chasseur, j'avais fait la route à pied.

Mon premier soin fut d'allumer du feu, de plumer deux colins ou perdrix californiennes, qui, une fois vidées, furent embrochées sur une branche de chêne déposée elle-même sur deux fourches piquées en terre devant le brasier; comme elles étaient fort grasses, je mis ma poêle dessous pour en recevoir la graisse. J'eusse fait un repas délicieux, si, pour le compléter, j'avais eu une chopine de cidre de Bretagne; je dus remplacer ce nectar national des vieux Kimris par l'eau du ruisseau, qui était au moins fraîche et limpide, qualités qu'ont toujours dans ces régions les eaux qui descendent des montagnes Rocheuses. Le soir, je disposai mon hamac entre deux branches de cèdre, ne voulant pas trop me fier aux délices d'une nuit passée sur le gazon, au bord d'un ruisseau dont le doux murmure devait bercer délicieusement. Je coupai avec ma hache une bonne quantité de branches de la même essence, qui entretinrent pendant toute la nuit un magnifique foyer, sauvegarde contre les visites indiscrètes des bêtes féroces.

Je me réveillai avec l'aurore; les oiseaux chantaient dans les bosquets et donnaient à mon cœur, par leurs doux accords, cette quiétude, ce courage si nécessaires à l'homme perdu dans les forêts, à plusieurs milliers de lieues de sa patrie. Tout ce qui m'entourait était si beau, si suave, que j'ai souvent regretté de n'être pas né dans ces régions primitives, pour y vivre dans une continuelle contemplation des beautés de la création.

L'ours gris. — Reconnaissance des sauvages. — Captivité. — Jugement. — Le poteau de la guerre. — L'Anglais chef de tribu. — Délivrance.