.... Après bien des jours de marche, bien des dangers courus à la rencontre des hommes et des animaux de ces régions, peu fréquentées des Européens, dangers dont la fréquence me fit presque une habitude quotidienne, je traversai l'extrémité sud du groupe de montagnes d'où s'écoule à l'ouest le fleuve Humboldt, et remontant entre les lacs Nicollet et Sévier, je pénétrai dans la partie de la Sierra-Wah où la recherche de l'or et l'hégire des Mormons ont fait naître depuis mon passage les cités de Fillmore et de Cédar. Mais alors les sombres cañons, ou passes de ces montagnes, les forêts gigantesques de leurs flancs n'étaient parcourus que par des bêtes fauves et par des hommes non moins sauvages appartenant aux nombreuses subdivisions des Indiens Pah-Utahs.
Forêt de Taxodium giganteum ou pins géants. — Dessin de Lancelot d'après les Reports of explorations.
Campé une nuit sur le bord d'un cours d'eau que je reconnus plus tard pour un affluent du Rio-Verde, je fus réveillé par des rugissements d'ours, mais d'un diapason qui n'avait rien de rassurant. À la pointe du jour, je rechargeai mes armes et y mis des lingots de fer trempé à la place des balles de plomb; je ne sais ce qu'il y avait dans l'air, mais j'éprouvais une espèce de pressentiment qui n'était pas de bon augure, un serrement de cœur qui voulait dire: Prends garde à toi. Je suivis ce conseil, et, à neuf heures environ, je continuai mon voyage; la rivière longeant la direction de ma route, je la côtoyai jusqu'au milieu du jour, et j'allais m'enfoncer dans la forêt, quand mon attention fut réveillée par des cris lointains; j'approchai mon oreille de terre à la façon des Indiens, et j'entendis distinctement des cris confus. D'un bond, je me jetai dans un buisson de cerisiers et de saules qui bordaient la rivière, et tapi comme un renard qui a senti le chasseur, ma carabine en main, j'attendis. Au bout de quelques minutes, j'aperçus une bande d'Indiens de tout sexe et de tout âge accourant vers la rive opposée, et sautant à l'eau comme des grenouilles. Je crus à une attaque et me mis sur la défensive; mais je reconnus bientôt mon erreur, car les pauvres Indiens paraissaient trop effrayés pour qu'il me fût possible de croire que c'était à moi qu'ils en voulaient. Hommes et femmes nageaient à l'envi; seulement comme ces dernières portaient presque toutes sur leur dos un ou deux enfants ficelés dans des écorces de bouleau, elles nageaient bien moins vite que les hommes; qui, une fois arrivés sur le rivage, prirent la fuite. Trois seulement y restèrent, encourageant de la voix et du geste les pauvres squaws à se presser; je m'attendais à voir apparaître de l'autre côté de la rive un parti d'Indiens ennemis, et je me disposais à battre en retraite de mon côté, quand j'entendis retentir le cri formidable qui m'avait tenu éveillé pendant la nuit, à une distance très-rapprochée; au même moment, je vis rouler du haut du talus une énorme masse d'un gris sale, qui, s'étant relevée pour se jeter à l'eau, devint bientôt un ours gris, effroyable bête, la terreur des cœurs timorés, et le roi des animaux de ces régions; il nageait avec une telle vigueur qu'il fut bientôt très-près de la dernière des squaws, pauvre jeune mère traînant à la remorque deux petits jumeaux, qui criaient quand ils n'avaient pas la bouche remplie d'eau. Les Indiens, de leur côté, lançaient des flèches empoisonnées; mais la distance qui les séparait étant encore trop grande, l'ours n'en fut pas atteint.
Un cañon ou passage de la Sierra-Wah. — Dessin de Lancelot d'après les Reports of explorations.
Devant cette scène déchirante, je ne pus rester spectateur calme et égoïste; je sortis de ma cachette, et après avoir appelé et forcé les Indiens, fort disposés d'abord à la fuite en me voyant, à continuer ferme le jeu de leurs arcs, je plaçai ma bonne carabine dans la fourche d'un saule pour plus de précision dans mon tir, et j'ajustai à cent vingt mètres; ma balle atteignit l'horrible tête du monstre, et je le vis la tremper dans l'eau de la rivière, qui devint rouge de sang. Sa course se ralentit visiblement. Ayant ensuite saisi un Indien qui me paraissait le mari de l'infortunée squaw, je le poussai à l'eau pour le contraindre à aller porter secours à cette malheureuse, qui, paralysée par la peur et arrêtée par son fardeau, avait beaucoup de peine à nager. Je fus cependant obligé de le menacer de mon revolver pour l'y forcer. J'épaulai ma carabine, et une autre balle de fer arriva encore dans la tête du grizly-bear[4], et l'arrêta assez à temps pour permettre à l'Indienne de gagner la rive. En y mettant les pieds elle tomba presque asphyxiée. Je fis signe aux trois Indiens, père, frère et mari de cette infortunée, de la porter dans la forêt et de la mettre en sûreté. Enhardi par mon premier succès, je voulus faire plus intime connaissance avec un gibier si terrible; je coulai vivement deux lingots dans ma carabine, et l'ayant jetée en bandoulière, je m'élançai sur un des saules qui bordaient la rive, j'y étais à peine installé et n'avais pas encore eu le temps de me fixer à une de ses branches au moyen de ma ceinture, dans la crainte que mes pieds ne vinssent à glisser, que le monstre dressé le long du tronc du saule, la gueule fumante, me couvrait déjà de son haleine fétide. À cette époque, j'ignorais encore que les grizly-bears ne montent pas sur les arbres; aussi, dans ma crainte et dans le but de l'arrêter, je lui déchargeai à un mètre de distance, successivement, mes deux coups de feux dans son énorme gueule béante, une de mes balles lui traversa la mâchoire, en sortant par le cou, l'autre s'enfonça dans son large poitrail; il poussa un rugissement terrible, et en faisant un violent effort pour m'atteindre, il retomba sur le dos au pied du saule. Cependant il se redressa presque aussitôt. Le temps me manquait pour recharger ma carabine; je voulus me servir de mon revolver; mais dans la vivacité de mes mouvements il s'était pris de telle façon dans ma ceinture avec des branches de saule, que je ne pus immédiatement l'en retirer. Je ne perdis cependant pas la tête, et ayant saisi ma hache, j'en assenai un violent coup sur la tête de l'assaillant. Un de ses yeux fut atteint et son sang vint m'inonder. Il tomba à terre et y resta environ trois secondes, se tordant dans les convulsions de la rage. Pendant ce temps, je parvins à dégager mon revolver, et me voyant maître de la place, puisqu'il devenait évident que l'ennemi ne monterait pas à l'assaut, je pris tout mon temps pour viser et lui crever l'autre œil. Dès lors, je pus facilement venir à bout de la terrible bête. Privée de la vue, elle tournait constamment autour de mon tronc de saule en déchirant l'écorce de ses puissantes dents et de ses griffes. Enfin, un dernier coup de carabine mit fin à son agonie qui s'était prolongée durant plus de vingt minutes, pendant lesquelles il avait mis à découvert les racines de mon saule. Il en avait arraché de si énormes morceaux que l'arbre en avait éprouvé de violentes secousses.
L'ours gris est, par sa force, le roi ou le tyran des animaux des montagnes Rocheuses et des grandes prairies américaines; il n'est pas rare d'en rencontrer pesant cinq cents kilos. Ils ne montent pas sur les arbres comme ceux des autres espèces et ne sont pas aussi intelligents. Leurs longs poils sont d'un gris rougeâtre, et leurs oreilles pointues, leurs yeux féroces tirent sur le brun rouge; leurs pattes dépassent onze pouces de long, et chaque griffe, recourbée en croissant, en a six. Je coupai à ma victime ces formidables défenses et lui cassai les dents à coups de hache, afin de m'en faire un trophée comme les Indiens. Je lui ouvris le ventre pour suivre, en vrai chasseur, le trajet de mes balles dans son corps: le cœur et les poumons avaient été traversés trois fois. J'étais ainsi occupé quand mes Indiens et leurs squaws arrivèrent et se mirent à danser une ronde échevelée autour de nous, en chantant une chanson dont je crus reconnaître le caractère gastronomique dans certains mots indiens qu'ils prononçaient souvent. Je les laissai faire, et m'étant assis sur les flancs rebondis de mon ours, je me joignis au chœur. Voyant ma bonne volonté, ils vinrent me prendre par la main et m'entraînèrent dans leur ronde; je cédai de bonne grâce, et ils en parurent enchantés.