Au moment de nous séparer, un de ces Indiens qui savait un peu d'espagnol, me fit un discours emphatiquement sentencieux qu'il termina par cet aphorisme de circonstance: «La reconnaissance est une vertu peau-rouge; l'ingratitude a le visage pâle.» Je m'éloignai ne sachant que répondre à une parole aussi sensée.... Deux jours plus tard j'aurais pu le faire; car deux jours plus tard j'étais bel et bien abandonné dans le désert et dévalisé de mes menus bagages par l'Indien même dont j'avais sauvé la femme et l'enfant, et qui avait tenu à m'accompagner en qualité de guide. Ce n'est pas tout; le lendemain au lever du soleil, je rêvais bien moins à ce mode indien de gratitude qu'à la patrie dont j'étais séparé par plusieurs milliers de lieues, quand je fus tout à coup, tiré de mes douces pensées par le sifflement d'une flèche qui vint s'enfoncer dans la terre à un pas de moi. L'inclinaison qu'elle avait gardée me porta à jeter les yeux du côté d'où elle pouvait être partie, mais je ne pus apercevoir l'auteur de cette agression. À quelques instants de là, une autre la suivit, paraissant toujours venir du même point, qui était une éminence escarpée, couronnée par un plateau élevé de soixante mètres sur ma droite. Cette seconde flèche était venue s'enfoncer dans le tronc de cèdre où j'étais appuyé et à quelques pouces de mon épaule; ceci devenait compromettant. Je me levai et allai me cacher derrière un tronc d'arbre, m'en servant comme d'un bouclier contre mon agresseur invisible; en avançant tout doucement la tête entre les branches, je vis effectivement un Indien, que je reconnus pour mon ingrat voleur, qui, le corps caché derrière un bloc de rocher, cherchait à découvrir l'endroit ou je m'étais embusqué. La pointe rougeâtre de ses flèches me fit juger qu'elles étaient empoisonnées; mon parti fut alors bientôt pris: je l'ajustai, et ma balle l'atteignit un peu au-dessus de l'aisselle droite. Il s'affaissa sur la roche et y resta suspendu le haut du corps et les bras pendants. Ayant alors jeté ma carabine en bandoulière, je grimpai vers lui en m'accrochant aux aspérités des rochers et aux racines; mais comme le passage était difficile, il s'écoula assez de temps pour lui permettre de revenir à lui avant que j'eusse atteint le haut du rocher. Avec une agilité qui me surprit, dans un homme aussi grièvement blessé, il gagna le plateau sans qu'il me fût possible de lui envoyer mon second coup de feu, embarrassé que j'étais par la difficulté du terrain. Quand je fus arrivé sur le plateau, il était déjà à près d'un quart de mille, fuyant dans la plaine. Le suivre eût été une folie. Je me contentai de lui envoyer, en forme de souhait de bon voyage, une balle conique de mon coup à grande portée, mais sans l'arrêter, car il avait trop d'avance sur moi.

Je descendis, et en passant à côté de la roche homicide où je l'avais frappé, je la trouvai encore teinte de son sang. Après avoir fait un mauvais déjeuner, je repris, triste et préoccupé, ma route au travers de la forêt. Le lendemain, vers onze heures, un bruit vague et confus attira mon attention; peu rassuré, j'attachai mon oreille au sol et pus me convaincre bien vite qu'un parti de guerre indien était sur mes traces, car la brise m'apportait le son de leurs voix encore lointaines. La fuite était impossible. Me cacher eût été chose inutile, et m'eût attiré le mépris des Indiens. Me confiant donc dans ma bonne étoile, j'attendis de pied ferme, le dos appuyé à un arbre et la face à l'ennemi. Quelques minutes après, ils étaient à soixante pas de distance de moi. Alors commencèrent à tomber à mes côtés plusieurs flèches dont je fus garanti par les arbres qui me couvraient. Mon premier mouvement fut de me défendre à l'aide de mon revolver et de ma carabine; mais quand je les vis se rapprocher peu à peu et m'assaillir de leurs traits empoisonnés, je songeai à me rendre; car je rêvais à la patrie, douce pensée qui me conseilla la prudence. Je déposai mes armes au pied de l'arbre que j'avais choisi comme point d'appui, et me dirigeai vers eux. Ils me reçurent les flèches sur la corde de l'arc, prêts à recommencer une nouvelle décharge. Un féroce cri de guerre accueillit ma résolution, et je fus immédiatement entouré, couché sur le sol et garrotté des pieds et des mains.

J'adressai successivement la parole à celui qui me parut être le chef de la bande, mais il me répondit en langue indienne quelques paroles que je ne pus comprendre. Après beaucoup de mots et non moins de gestes échangés entre eux, je crus comprendre qu'il était question de me porter ou de me détacher les jambes; le chef penchait pour le premier moyen, mais la bande, peu disposée à faire une telle corvée, voulait le second, et elle l'emporta heureusement. Les liens de mes jambes furent donc détachés, et je me mis en route à travers la forêt au pas gymnastique, entraîné par ces Indiens.

Vers les deux heures, nous fûmes arrêtés dans notre course par une rivière qu'ils se disposèrent à traverser à la nage; un des plus robustes de la bande fut désigné pour me porter sur son dos, où je fus attaché avec des lanières de peau de buffle. J'avoue que ce ne fut pas sans crainte que je vis commencer cette opération, d'autant plus qu'ayant toujours les mains liées, le danger devenait imminent, si mon Indien n'était pas habile nageur. Je fis tout ce que je pus pour faire comprendre au chef que je savais nager, et que s'il voulait me faire détacher, je pourrais aussi bien qu'eux traverser à la nage; mais soit qu'il ne comprit pas mes signes, ou qu'il se défiât de moi, tout fut disposé pour mon passage; mon sac, mes armes, tout le butin, pris avec moi, fut attaché en forme de ballot dans ma peau d'ours et lancé à l'eau en même temps que nous. Je m'aperçus bien vite que mon Indien était bon nageur, et nous arrivâmes rapidement à l'autre bord, où nous attendîmes au milieu d'une petite anse bordée de joncs et de plantes aquatiques. Comme il faisait très-chaud, je fus bientôt sec, car ils n'avaient pas pris la précaution de me retirer mes vêtements de peau; nous suivîmes encore le cours de la rivière environ une heure; puis nous rencontrâmes un affluent dont nous suivîmes le cours, et vingt minutes après nous trouvions, cachés dans les saules qui bordaient cette rivière, trois canots indiens construits en branches de saule et recouverts en écorce de bouleau d'un travail fort ingénieux; nous y étant installés, nous remontâmes la rivière à coups de pagayes, et, après deux heures de voyage, je pus distinguer à deux milles environ devant nous une immense prairie, couverte de ce que j'aurais pris pour un grand nombre de meules de foin, si je n'avais vu sortir du sommet de plusieurs d'entre elles un filet de fumée bleue qui m'indiquait assez que c'étaient les cases d'une tribu. Dès que nous atteignîmes l'anse principale où étaient attachés des pirogues et des canots avec des amarres en corde végétale, nous fûmes aperçus des habitants, des cris de joie accueillirent notre arrivée, et plus d'un millier de femmes, d'enfants et de vieillards accoururent sur le rivage. Les plus impatients de me voir se jetèrent à l'eau avec des contorsions des plus grotesques, et entourèrent notre canot par-dessous lequel les enfants plongeaient comme de jeunes marsouins.

Je fus saisi et porté à terre au milieu d'une foule considérable. Nous entrâmes dans une large rue, formée par deux rangs de huttes; le grand chef arriva bientôt, et je compris vite qu'il donnait des ordres pour éloigner la foule, devenue tellement compacte que je me sentais étouffé comme dans une ceinture vivante. Le chemin que nous parcourions montait, et je découvris la hutte du chef, qui était beaucoup plus haute et plus vaste que les autres; sur son sommet une foule d'Indiens des deux sexes étaient montés pour mieux jouir du coup d'œil. Cependant, au lieu d'y aller directement, mon escorte prit à droite au travers d'un dédale de huttes, et s'arrêta devant l'une d'elles, où on me fit entrer, suivi seulement du grand chef et de trois Indiens, chefs inférieurs; la fumée épaisse qui remplissait la hutte m'empêcha d'abord de distinguer les objets qui s'y trouvaient, mais ayant été conduit au fond, je trouvai, couché sur une natte, l'Indien que j'avais blessé l'avant-veille d'un coup de feu. Sa squaw était près de lui avec tous ses parents. Le chef me demanda en espagnol si je connaissais cet Indien, je fis signe que oui; ayant levé une peau de buffle qui le couvrait, il me montra du doigt la blessure produite par ma balle. On y avait appliqué une espèce d'emplâtre de feuilles écrasées. Interrogé sur l'origine de cette blessure, je ne crus pas devoir dissimuler que j'en étais l'auteur.

Mon crime étant avéré, je fus conduit à la hutte du conseil, accompagné d'une foule considérable; plus vaste que les autres cases de la tribu, elle ne différait en rien des autres par sa construction qui était de branches de chêne piquées en terre et enduites de terre glaise. Les Indiens de cette tribu étaient d'une grande taille, bien faits et vigoureux, avec des nez aquilins et des mentons très-saillants; les femmes y possédaient, en général, le genre de beauté qu'on retrouve dans toutes les tribus indiennes; les vieilles femmes seules étaient assujetties aux travaux les plus durs, et comme dans la plus grande partie des autres tribus, les jeunes jouissaient de la considération galante de chacun. D'après ma carte, ce village, appartenant à la grande tribu des Timpabaches, subdivision des Pah-Utahs, était situé sur les bords du San-Juan, rivière tributaire du Rio-Grande, branche mère du Colorado de l'Ouest.

Entré dans la case du chef, j'y trouvai rassemblés les quatre principaux chefs qui, assis au fond de la hutte, m'y attendaient; ils étaient fraîchement tatoués, à en juger par l'éclat des couleurs qui resplendissaient sur leurs traits farouches. Chacun d'eux avait son tomahawk posé à côté de lui, et portait des plumes d'aigle dans la chevelure; leur cou et leurs poignets étaient ornés de dents humaines et de griffes d'ours; autour de leurs reins pendaient des queues de loup et de renard; des trophées de guerre ornaient l'intérieur de la hutte du conseil. C'étaient des crânes humains avec leur chevelure, des armes de toute espèce prises dans les combats, des peaux d'ours et de tigre, et une chose qui me frappa singulièrement, ce fut de retrouver parmi ces dépouilles, celle d'un monstrueux serpent que j'avais tué quelque temps avant de pénétrer dans la Sierra-Wah: je ne me trompais pas, c'était bien son affreuse tête percée de mes deux coups de feu.

Au centre brûlait un brasier homérique, dont la fumée sortait par l'ouverture pratiquée, comme toujours, au sommet de la hutte.

Deux Indiens armés de leur tomahawk, gardaient la porte du conseil, et comme les cris de la foule curieuse semblaient gêner les chefs, ils donnèrent ordre qu'une peau d'ours fût jetée en guise de portière sur l'ouverture. D'abord ils commencèrent par la cérémonie du calumet, le chef le plus âgé ayant décrit un cercle sur la terre et l'ayant entouré de signes cabalistiques, y fit apporter un charbon ardent auquel il alluma le calumet national qu'il offrit au grand manitou, au soleil, à la terre et aux quatre points cardinaux; les autres chefs le regardaient faire d'un air fort sérieux. Ensuite le calumet leur fut remis à tour de rôle; nul d'entre eux ne s'en servit de la même manière, car chacun d'eux s'était engagé par serment devant le manitou de fumer d'une façon unique pendant le cours de son existence. À mon grand regret le calumet ne me fut point offert; mais à sa place on me montra un tomahawk teint du sang ennemi, qui était, je crois, l'arme du bourreau. Un guerrier le leva avec ostentation sur ma tête; heureusement il sut s'arrêter dans son mouvement; car j'avais les bras toujours attachés derrière le dos, et ma tête eût volé en morceaux, s'il l'avait laissé retomber sur elle.