Au milieu de la prairie s'élevait une espèce de monticule de gazon, surmonté par le tronc d'un jeune chêne fourchu; c'était le poteau de la guerre; j'y fus immédiatement attaché par les mains et les pieds.

J'étais dans cette position depuis quelque temps, quand le grand chef s'avança vers moi, accompagné d'un personnage qui, bien qu'affublé à la manière indienne, avait cependant le type européen. C'était un homme de soixante-cinq ans environ, à la taille haute et au torse robuste. Il portait une barbe rousse très-longue, contre l'habitude des Indiens qui se l'arrachent; ses vêtements en peau de panthère non tannée ajoutaient encore à sa physionomie sauvage; il portait un rifle en bandoulière, une hache et un revolver dans la ceinture.

«Le grand chef des Timpabaches ici présent, me dit-il en bon anglais, me charge de vous dire qu'il vous a condamné à mort; sa sagesse lui a conseillé cette résolution pour plusieurs motifs: le premier et le plus concluant est votre qualité d'Américain; le second est la blessure mortelle faite par vous sur le territoire des Timpabaches à un Indien de sa tribu. En considération, cependant, du bien qu'il a entendu raconter de vous, il veut bien vous faire grâce des supplices qui sont dus à de tels actes, châtiments cruels que je n'approuve pas et auxquels, moi, Indien de cœur et Anglais de nation, je me serais opposé probablement.

—Je vous remercie, lui dis-je, de ce sentiment qui vous honore, mais dites bien au grand chef qu'il se trompe quant à ma nationalité: je ne suis point Américain; et, si j'ai blessé un de ces Indiens, ce n'a été qu'à mon corps défendant, et poussé à bout par son ingratitude envers moi qui l'avais sauvé lui et sa famille de la dent et des griffes de l'ours gris. Du reste, n'est-il pas dans la nature de l'homme de défendre son existence quand elle est menacée?»

Sans me répondre directement, mon étrange interlocuteur reprit:

«Sir, votre position m'attriste beaucoup, n'avez-vous donc pas une famille à regretter, une femme, une mère, une sœur, qui pleureront votre mort?

—Oui, répondis-je, et tous éprouveront une douleur profonde quand ils ne me verront pas revenir au foyer de mes pères; mais au moins ignoreront-ils où et comment j'aurai perdu l'existence; à part cela, la mort ne m'effraye pas, le malheur m'a appris à la mépriser. Quand je me décidai à faire cette excursion au delà des montagnes Rocheuses, j'étais déterminé au sacrifice de ma vie: la mort n'est pour moi qu'un accident vulgaire et prévu. Du reste, je suis soldat, et à ce titre je saurai montrer à ces barbares qu'un Français peut savoir mourir aussi bravement qu'un guerrier indien.»

À ces mots, je vis l'émotion gagner la prunelle de ce chasseur d'hommes, qui paraissait si féroce à première vue.

«J'ai tout essayé, dit-il, pour obtenir voire grâce de ces Indiens, mais il y a contre vous, dans le conseil des chefs, un parti puissant. L'Indien que vous avez blessé était le beau-frère d'un des guerriers les plus influents de la tribu.

—Je vous en remercie encore, lui répliquai-je; mais permettez-moi de vous demander un seul et dernier service avant de mourir, celui de tâcher de faire abréger mon supplice et de vous charger de faire remettre un médaillon que j'ai là sur mon cœur à une de vos compatriotes que j'ai laissée en France, lors de mon départ pour l'Amérique. Je ne veux pas que cette image, qui me rappelle les traits de la plus chère des femmes, soit profanée après ma mort par ces barbares. Vous irez sans doute un jour à Sacramento, ou même à San-Francisco; là vous pourrez trouver, en le cherchant, un Français digne de recevoir mon dépôt sacré, avec recommandation d'annoncer à cette femme que je suis mort dans les placers.