Pour ajouter à la terreur de ces jours désolés, la mer elle-même avait cru devoir faire l'impossible. Un raz de marée formidable s'était formé le long des côtes de Guinée; le warf en construction à Grand-Bassam avait été fortement endommagé. Des vagues énormes avaient repoussé les dunes de sable qui forment le rivage et s'étaient répandues dans la ville de Bassam, inondant les rues, les cases indigènes, comblant les mares si nombreuses qui, malheureusement pour l'hygiène, existaient de tous côtés, près des habitations. Il avait fallu improviser des ponts, des passages en pirogue.

Le cimetière européen lui-même n'avait pas été respecté par la mer en furie, et les cadavres des victimes de l'épidémie, auxquelles un juste repos aurait pu être accordé, se trouvaient découverts par les flots qu'un trop léger linceul de sable n'avait pu arrêter.

Il ne me restait plus qu'à rejoindre mon poste, la Mission, qui se trouvait en ce moment à Jackville. Sitôt que l'épidémie fut connue à Petit-Alépé, le commandant, donnant une consigne sévère, avait complètement isolé le camp pour éviter toute contagion. Puis, comme il fallait penser au retour en France, la Mission s'était dirigée vers la côte, sur Jackville, par le Comoé et la lagune, sans toucher à Grand-Bassam.

L'épidémie était terminée faute de nouvelles victimes, et je pouvais, le 8 juin, faire mes adieux à mes confrères avant de partir pour Abidjean, sur la lagune, où je devais faire une quarantaine avant d'aller rejoindre la Mission. Il me tardait, en effet, de revoir mes amis qui, à plusieurs reprises, avaient perdu tout espoir de me ramener en France avec eux.

Les dix jours passés à Abidjean furent pour moi dix jours de privations et de fatigues physiques. Les factoreries étaient fermées à la côte par défaut de personnel; les indigènes des bords de la lagune sont commerçants, mais pas hospitaliers; il était donc très difficile de se nourrir. Une seule chose me soutenait: la volonté de revoir la France.

Aussi, quel fut mon bonheur de recevoir, le 16, un mot du commandant qui m'adressait une pirogue montée par des Jack-Jack, afin de me permettre de le rejoindre avant l'arrivée probable du paquebot qui devait nous transporter, le 18!

J'étais prêt. Afin d'éviter de semer des germes de l'épidémie au milieu de la Mission qui en avait été heureusement préservée jusque-là, j'avais brûlé tout ce qui n'avait pas de valeur, mes habits, mon linge, et, par de nombreux bains antiseptiques, nettoyé tout le reste de mon matériel.

Le 18, j'étais à Jackville dans les bras de mes amis. Je n'oublierai jamais la cordialité de leur réception et les bons soins dont j'ai été comblé. Pour eux je revenais de loin, et il fallait, paraît-il, me fortifier si je tenais à revoir la France.

Dans la soirée, on crut apercevoir de la fumée au large de Jackville; la nuit tombait et il fut impossible de se rendre compte exactement,... puis au loin ce fut un feu. C'était le paquebot! Les beaux rêves que nous faisions cette nuit-là dans notre pauvre lit de camp, auquel nous allions dire adieu: c'était donc notre dernier sommeil sur la terre d'Afrique, et demain le départ pour la France!

Au matin, réveillés de bonne heure par la barre qui roulait à nos pieds (le camp était établi sur le sable du rivage), nous regardions la mer au loin, bien loin!... Pas de paquebot! et un télégramme nous apprenait de Bassam que le courrier ne nous recevrait pas à bord, car tout le pays était en quarantaine.