GRAND-BASSAM: CASES DÉTRUITES APRÈS UNE ÉPIDÉMIE DE FIÈVRE JAUNE. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Cela n'alla pas sans quelques difficultés, car les idées erraient confusément dans ma tête brûlante de fièvre, et ma volonté ne suffisait plus à soutenir mes membres fatigués. Une douleur violente aux reins, le coup de barre, me rendait tout mouvement impossible. Puis je songeai à me soigner, indécis entre les médicaments de la Faculté et les remèdes créoles sur lesquels je m'étais instruit longuement pendant mes jours passés. J'associai les deux et peut-être fis-je bien.

Le lendemain, la fièvre diminuait. Le troisième jour de ma maladie, tout paraissait terminé et j'aurais pu dire comme mon confrère, le Dr Chaussade, que je me sentais bien, si je n'avais connu, par une longue et triste expérience, la façon de procéder de cette terrible maladie qui, à la veille de la mort, vous donne l'espoir d'une erreur et l'oubli du danger passé.

Je ne pouvais m'abuser quand le soir de ce jour trompeur je sentis la fièvre revenir. Une grande faiblesse m'envahissait. Je ne pus que dire adieu à la vie et perdis connaissance.

Quand je revins à moi, le lendemain matin, le soleil était déjà haut dans le ciel. J'appelai mon boy. Allou ne me répondit pas, et depuis lors, jamais je ne l'ai revu. Il m'avait été fidèle pendant mon séjour dans la brousse, mais la crainte de la mort avait été trop forte pour lui ou peut-être n'avait-il pas voulu être le seul témoin de mes derniers moments. En tous cas, il était parti, et comme souvenir de son ancien maître, avait emporté ma montre. Qu'il soit pardonné pour ses bons services dans l'Attié!

Pendant ma maladie, l'épidémie avait continué ses ravages, décimant les Européens de Grand-Bassam.

Aussi, à peine débarqué, le Dr Rimbert, venant du Dahomey, avait-il songé à conduire loin de ce point infesté tous ceux que la mort avait épargnés et qui voulaient bien abandonner leurs intérêts. Sur le vapeur Binger, en leur compagnie, le Dr Rimbert était parti pour Bérély, où il avait le bonheur de constater qu'aucun cas suspect n'avait éclaté parmi eux. Ils étaient sauvés!

D'autre part, le Dr Mondon venait d'arriver de France et prenait la direction du Service de santé, ayant auprès de lui le Dr Germain, qui s'était embarqué à Dakar pour la Côte d'Ivoire.

Ma convalescence ne fut pas longue, et le 22 mai, je pouvais de nouveau donner mes soins aux malades. Cette fois mon service s'était bien simplifié. Tout d'abord je n'étais plus seul, mais, hélas! mes confrères arrivaient un peu tard. Ils ne trouvaient plus à Bassam que les derniers Européens qui s'entêtaient encore à y rester et devaient sans tarder succomber presque tous: près de trente morts sur trente présents pendant toute l'épidémie! Quelques autres, plus heureux, étaient guéris: trois seulement et j'étais de ceux-là.

Ah! ces détails que j'appris peu à peu en parcourant la ville désolée, quand je questionnai les indigènes, les anciens boys, qu'ils furent navrants et combien je me félicitai de n'y avoir pas assisté pendant que la maladie me forçait à ne penser qu'à moi!... Un jeune homme préférant s'alcooliser et buvant de l'absinthe à même la bouteille, afin de ne pas se sentir mourir; cet autre, déjà frappé autrefois à la Havane, ne pouvant croire à une nouvelle attaque et niant jusqu'à son dernier soupir que la fièvre jaune lui donnât la mort.