Cette même nuit devait, d'ailleurs, être agitée. Vers deux heures du matin, un garde de police vint me prévenir que les indigènes étaient soupçonnés de cacher leurs malades et de transporter leurs morts pendant la nuit, de l'autre côté de la lagune. De cette façon, l'épidémie qui sévissait sur eux paraissait en décroissance et semblait même terminée: depuis quelques jours, il n'y avait eu aucune case d'incendiée. Le garde de police venait, en pleine nuit, d'arrêter un enterrement et me priait de constater l'état du cadavre. Immédiatement, je fais ouvrir le cercueil et reconnais sur le défunt les symptômes déjà signalés précédemment. L'épidémie faisait donc toujours des victimes chez les noirs!

Le jour même, cette constatation provoquait de nouveaux ordres de la part du gouverneur. Le lendemain, tous les indigènes de Grand-Bassam, drapeaux anglais et français en tête, conduits par des Apolloniens, se rendaient en masse à l'hôtel du Gouvernement et sommaient le gouverneur de revenir sur sa décision. On ne pouvait que s'incliner devant la volonté du peuple aussi violemment manifestée; les tirailleurs étaient absents de Grand-Bassam, et la police se trouvait insuffisante. Les cases indigènes ne furent plus incendiées et, comme autrefois, les noirs continuèrent d'inhumer les corps dans la maison même, habitée par le défunt.

UNE RUE DE JACKVILLE, SUR LE GOLFE DE GUINÉE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Les inhumations des Européens se faisaient dans le cimetière, sur la grève, au bord de la mer, et le corps était placé entre deux lits de chaux. Bientôt la chaux elle-même fit défaut. Quant aux enterrements, ils n'existaient plus en tant que cérémonie. Personne n'accompagnait à sa dernière demeure le corps d'un voisin, d'un ami, et le triste cortège ne se composait que de quatre porteurs noirs.

Le 13 mai au matin, il me fut impossible de me lever. J'avais des courbatures dans tous les membres et un fort mal de tête. C'était un violent accès de fièvre qui débutait ou plutôt la première atteinte de ce mal qui n'avait pas encore pardonné. Sur quinze personnes frappées avant moi, il y avait eu exactement quinze victimes.

Je ne pouvais avoir l'espoir d'être épargné; aussi voulant mettre de l'ordre dans mes papiers d'affaires, mes rapports de Mission et surtout faire connaître mes dernières volontés, commençai-je par écrire quelques lettres à ma famille d'abord, puis au commandant et au lieutenant Macaire.