UN CAMPEMENT SANITAIRE À ABIDJEAN.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Avant midi, le lendemain, ce pauvre camarade reposait au cimetière, et quand, à la même heure, le gouverneur, de retour à Grand-Bassam, apprenait ce nouveau malheur, je me rendais, en toute hâte, auprès de lui. On se trouvait en face d'une épidémie grave. La peste? C'était probable chez les noirs, mais on ne pouvait l'affirmer pour les Européens décédés. En tout cas, il fallait prendre des mesures énergiques, communes à toute épidémie, et... attendre. L'attente ne fut pas longue. Le jour même, l'infirmier était atteint; le jour suivant, de nouveaux cas se déclaraient chez les Pères missionnaires, chez les personnes ayant approché le dernier malade. Puis quatre ou cinq décès successifs, pendant les premiers jours de mai, nous prouvaient que l'épidémie existait bien et augmentait de violence. Cette fois, c'était la fièvre jaune: les derniers cas ne permettaient plus aucun doute et venaient éclairer le diagnostic resté incertain pour les premiers malades.
Grand-Bassam comptait environ soixante Européens, parmi lesquels cinq ou six femmes, qu'il fallait éloigner rapidement du foyer de l'épidémie. Des ordres sont donnés en ce sens. Quelques personnes dociles et confiantes préfèrent s'exiler dans la brousse plutôt que de rester à la côte. La vie ne devait certes pas être facile et agréable sur les bords de la lagune, du Comoé; mais ne valait-il pas mieux, de cette façon, éviter le fléau? Malheureusement, tous ne furent pas de cet avis. Les vieux coloniaux, qui, depuis plusieurs années, fréquentaient les côtes du golfe de Guinée, affirmaient avoir vu, tous les ans, à cette époque, des cas de ce genre: «La fièvre bilieuse, bien connue et sans caractère épidémique, devenait plus fréquente, plus meurtrière, à ce moment de l'année, mais on ne pouvait l'appeler fièvre jaune», disaient ces habitués de Grand-Bassam, heureux et fiers de pouvoir retirer de leur ancienneté à la côte un peu de pratique et de connaissances médicales. Ils ne se doutaient pas du mauvais conseil qu'ils donnaient à ceux qui, trop nombreux, les écoutèrent. Il fallait partir, et très peu s'y décidèrent.
Pour beaucoup d'Européens, fonctionnaires ou commerçants, il était difficile, je le sais, d'abandonner leur poste, leur factorerie; et ne trouvaient-ils pas préférable de cacher l'existence de l'épidémie, dont la révélation, une fois faite, devait amener l'arrêt complet du commerce dans la colonie?
«D'ailleurs, l'épidémie est-elle bien reconnue, bien confirmée?» disaient-ils, et cette opinion prenait d'autant plus de force qu'elle rassurait tout le monde et montrait l'inutilité des mesures radicales qui allaient être prises. En effet, Grand-Bassam étant dépourvu d'étuve et d'autres moyens de désinfection, on ne pouvait avoir recours qu'à l'incendie pour arrêter, si possible, la contagion. Toute habitation d'Européen ou de noir, où un décès s'était produit, devait être immédiatement brûlée avec ce qu'elle contenait.
Cette dernière mesure de rigueur fut mise immédiatement à exécution, non sans provoquer de nombreuses difficultés, tant du côté des Européens que du côté des indigènes. Pouvait-on croire pourtant que ces ordres avaient été donnés sans réflexion? Oh! ces trop longues journées de Bassam et ces nuits d'insomnie, plus longues encore, pendant lesquelles, depuis la mort du Dr Chaussade, j'assumai les responsabilités d'un médecin-chef d'une colonie, et cela au début d'une épidémie, sans un confrère, un ami, auprès duquel j'aurais pu trouver un conseil, un appui[4]! Ces longues journées, ces longues nuits, pendant lesquelles, allant de malade en malade, je n'avais pas un moment de repos, ni pour le corps ni pour l'esprit, qu'elles m'ont paru terribles et combien mes plus mauvais jours, passés dans la brousse, me semblaient agréables auprès des premières journées de mai 1899!
J'étais seul, et ma croyance dans l'existence de la fièvre jaune n'était pas partagée. Mais, chaque jour, c'était un nouveau décès, et l'épidémie frappant par toute la ville, sans grâce ni merci, venait, hélas! me donner raison. En dix jours, plus de douze décès sur une population de quarante personnes. On se comptait! Il fallut bien croire à la fièvre jaune le jour où ses plus acharnés adversaires succombèrent sous ses coups.
Alors, ce fut de l'affolement. Le jour, on se fuyait ou presque: dans les rues, personne ne se promenait. La nuit, seul le bruit de la barre s'entendait sourd et régulier; les noirs en oubliaient de faire tam-tam. Je fus même menacé du fusil si je tentais d'approcher d'une maison: un malade me faisait demander, mais, devant cette menace, je me gardai bien d'avancer.
Un soir, je rentrais chez moi, quand en passant boulevard Treich-Laplène, j'entendis des chants joyeux au son d'un violon. Cette gaieté faisait mal au milieu de cette désolation. On chantait, on dansait pour s'étourdir. Cette nuit encore, le sommeil ne vint pas; mon émotion était trop grande au souvenir de cette folle gaieté voulue pour oublier les morts du matin, de la veille, ceux de demain.