Une brume rampait sur l'eau, signe de crépuscule prochain; le carillon du beffroi chantait l'heure en sons clairs, assourdis par le clapotis des vagues fendues par la proue, et ce moment, quasi solennel, avait un je ne sais quoi de mystérieux, comme si nous nous en allions vers une terre inconnue.

Peu à peu, nous ne fûmes plus entourés que d'eau et de brumes. L'un des garçons sifflait une mélodie. Les cordes du mât grinçaient sous la brise fraîchissante..., puis des ombres apparurent, d'abord imprécises: c'étaient des pignons et d'autres mâts sortant de la mer, sans rocher ni dune, comme un radeau très long, à demi submergé, Marken, tout simplement.

Le bateau stoppa le long de la cale et s'amarra. Je sautai à terre. Il y avait là deux ou trois hommes vêtus comme mes pilotes, et des jeunes filles aux longues tresses libres, accoudées à un parapet. Un grand silence enveloppait ce petit port perdu au milieu des étendues mouvantes. Certainement je devais y jeter une note fâcheuse par mon allure peu en harmonie avec ces logis de bois construits sur pilotis, ces personnages particuliers.

Les filles me regardaient. Dans l'ombre du soir venant, leurs yeux aux longs cils, entre les boucles retombantes de leurs cheveux, avaient des profondeurs d'océan; et quand elles inclinaient la tête gravement, à mon passage, je pouvais croire avoir devant moi des déesses nautiques, tant chantées par les bardes. Je me hâtai de déposer mon mince bagage à l'unique logement, et je pris les venelles pavées de briques qui conduisent aux sept bourgades, tertres artificiels, formés d'argile et de tourbe, où se dressent les maisons des habitants.

La mer, comme il arrive souvent, avait inondé, la veille, les maigres pâturages semés de canelets, qui entourent ces tertres, entre les digues, de sorte que je marchais au milieu de l'eau et que les maisons sortaient réellement de l'eau, sans aucun horizon de terre. De grandes herbes, en quelques endroits, abritaient des canards jacassants, frissonnaient sous le vent, augmentant la mélancolie intense de ce paysage.

DEUX PÊCHEURS ACCROUPIS AU SOLEIL, À VOLENDAM (page [434]).

J'errai ainsi pendant une heure, jusqu'à la nuit, me remplissant les yeux de ces mille sensations impossibles à rendre, formées d'imprévu, d'inconnu, de colorations nuancées..., salué toujours par ces femmes aux regards profonds, qui parlaient sans parole..., puis je rentrai à l'auberge, où une servante joviale, énorme et bigarrée, me servit un dîner robuste.

Le lendemain, l'eau s'était retirée et je pus observer l'île, puisque c'est une île, sous son aspect général.